I Don't Want to Sleep Alone de Tsai Ming-liang


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De chair et d'eau



Retour gracieux du cinéaste taiwanais Tsai Ming-liang à l’ambiance délétère de ses premiers films : si la fin du monde est proche et l’humanité ne tient qu’à un fil, ce pourrait bien être, comme toujours, le fil de l’eau. Leçon de marabout de ficelle, pour un art précieux et rare de la litote : ce petit morceau d’île en voie d’inondation nous en dit définitivement beaucoup sur notre monde.
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Après son incursion dans le domaine de la comédie musicale (La Saveur de la pastèque), Tsai Ming-liang revient aujourd’hui à l’épure méditative de ses premiers films, un peu comme si La Rivière reprenait son cours. Passées les fantaisies burlesques, légères et libertines et retour donc à ce monde opaque et silencieux, où les êtres se croisent sans parvenir à se toucher. Dès ses premiers plans, longs et statiques, le film nous plonge dans une représentation de la ville à la fois connue et mystérieuse. Le temps déborde ces plans, leur donne une profondeur fascinante. Un homme immobilisé respire doucement sur son lit. Dans la rue un ballet étrange se met en place, entre une femme, deux hommes et quelques lieux autour desquels ils gravitent. Tout passe ici par les regards, qui prennent le pas sur les mots, et surtout les gestes, réduits à un minimum syndical, dans une sorte de ballet épuré.

Cinéaste du désarroi humain et amoureux, de l’attente solitaire et de cette ultra-moderne solitude - une expression toute faite mais qui trouve dans ce cinéma une possible signification - Tsai Ming-liang ne peut échapper à la comparaison avec Antonioni. Un art qui en dit moins mais en montre plus, du cinéma qui s’exprime avec son langage propre : des découpages, une mise en scène, un montage qui font naître la fiction dans les plus infimes détails. Comme une vie qui ne tient qu’à un fil, le film tient son spectateur sur le fil d’une double obsession : celle du cinéaste pour l’eau, celle du désir des personnages. Personnage souffrant, handicapé, immeuble désaffecté et étrangement inondé, ville complètement enfumée : on retrouve ce cadre urbain déviant et maladif dans lequel s’inscrivaient déjà ses premiers films. Si la décadence des êtres et des lieux semble s’engendrer mutuellement, elle devient surtout le signe ultime des empêchements perpétuels du désir.

Si le film traîne à démarrer, il ne cesse de monter en puissance, pour devenir progressivement une magistrale fable métaphysico-comique, et l’un des plus beaux films du cinéaste. L’accumulation des contraintes vire ainsi parfois au burlesque, lorsque des amants fougueux sont obligés de porter des masques alors que la ville se retrouve totalement enfumée par un mystérieux feu. Scène d’amour la plus surréaliste vue depuis longtemps, les pauvres créatures tentent de s’embrasser et manquent maladroitement de s’étouffer. Dans un univers à la fois futuriste et pourtant quotidien, Tsai Ming-liang crée des images inoubliables, sorte de visions cauchemardesques d’un lendemain qui nous pend au nez. Et nous rappelle par là-même l’urgence de vivre et d’aimer. Sous ses aspects de belle au bois dormant, le cinéaste nous offre une leçon de vitalité.

I Don't Want to Sleep Alone
De Tsai Ming-liang
Avec Lee Kang-sheng, Tchen Shi-zheng, Norman Atun
Sortie en salles le 6 juin 2007

Illus. © CTV International

Laurence Reymond Le 05 juin 2007
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