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Il est plus facile pour un chameau...

Critique

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L'Evangile selon Valeria

Il est plus facile pour un chameau… est le très joli premier film de Valéria Bruni-Tedeschi Un film qui lui ressemble : frais et un peu « intello », beau avec ses défauts, d'une irrésistible extravagance.

« C'est comment la vie est compliquée…et en même temps c'est très gai ! » De la voix cassée qu'on lui connaît, Valéria Bruni-Tedeschi campe son personnage, et son film dans la foulée. Federica écrit des pièces de théâtre, moitié par métier, moitié par hobby. Elle présente sa nouvelle pièce à un metteur en scène, et le spectateur se dit que ce n'est pas une mauvaise définition du film qu'il est en train de voir.

Il y a de tout dans ce premier opus de la plus italienne de nos actrices françaises, aujourd'hui passée à la réalisation (et qui cosigne le scénario) : de l'émotion, des rires, des engueulades, la religion, la mort, le sexe… et même, donc, un chameau. Mais la sensibilité de la réalisation évite sans problème l'effet fourre-tout. Le film, comme le personnage affolé de Federica, court, file, s'envole littéralement du cours de danse classique aux visites à l'Eglise, en passant par l'hôpital ; et l'histoire se ménage des moments de pause avec les souvenirs d'enfance, lors de très beaux flash-backs oniriques.

Car Federica traverse un moment de crise. Son père, richissime, est sur son lit de mort, et à moins d'un miracle, l'héritage est imminent. Face à la « menace » de cette somme d'argent, obtenue d'un être aimé bientôt mort, les personnages perdent leurs repères. Federica va compulsivement à l'Eglise, pour exprimer sa culpabilité d'être née si riche ; le confesseur, dérouté par cette néophyte névrosée, ne trouve rien de mieux que de lui citer l'Evangile : « Il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille, que pour un riche d'entrer au Royaume des Cieux ».

Autres personnages, autres angoisses : le frère de Federica occupe son temps comme il peut. Il est rapatrié par sa smala, en plein deuxième tour du monde, dans l'autre sens pour changer un peu. Troisième de la famille : Bianca la blonde, la plus petite, l'écorchée vive, qui court chez son psy comme sa sœur court chez le confesseur. Les rapports entre les deux sœurs laissent un peu songeur ; Bianca, très belle - on ne nous dit pas si elle est mannequin, chanteuse, ou autre chose - est jouée par une Chiara Mastroianni hystérique, au bord de la crise de nerfs. Ce libre autoportrait familial, bien qu'affranchi de tout réalisme autobiographique, déraperait, selon quelques mauvaises langues, vers le règlement de comptes entre frangines. Ce serait mal interpréter la part nécessairement subjective de l'autoportrait, et aplatir la dimension fictive et presque « merveilleuse » de la narration, que d'en faire un « film à clés ». Sans intérêt.

Il est plus facile pour un chameau… est bien plus que l'autoportrait névrosé d'une famille en crise. Si l'analyse des rapports familiaux peut sembler schématique, le ton reste juste, modeste, profondément humain. Ce film bilingue, puisque de nombreuses scènes sont en italien, pose la question plus large du choc des cultures, du désir d'une autre vie. Autre vie lorsque Federica s'invite dans la chambre à coucher de son ancien amant, accueillie à bras ouverts par le personnage d'Emmanuelle Devos, quintessence ironique de la femme aimante et parfaite (celle-que-le-mari-ne-quittera-jamais). Autre vie lorsque la petite Federica, prise en otage par les Brigades Rouges pendant les « années de plomb » en Italie, invite ses ravisseurs à la table familiale, pour inventer, ensemble, la Révolution. Comme par la magie d'un jour de Carnaval, les rôles s'inversent, et la pauvre petite fille riche peut changer de vie, croire que tout est encore possible.

Il est plus facile pour un chameau…
France, 1h50, 2003
Réal/ scén. : Valéria Bruni-Tedeschi
Avec : Valéria Bruni-Tedeschi, Chiara Mastroianni, Jean-Hugues Anglade, Denis Podalydès.
Sortie nationale le 16 avril 2003

Agathe Moroval