Dans la brume électrique de Bertrand Tavernier


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Thriller vaudou dans le bayou



Polar moite et hanté tourné en Louisiane, Dans la brume électrique n'est pas seulement le premier grand film sur l'après-Katrina, c'est aussi l'un des plus beaux Bertrand Tavernier. Tommy Lee Jones domine un casting de seconds couteaux extraordinaires, truffé de trognes cabossées et d'accents sudistes à couper au couteau.
Amoureux notoire et contagieux du cinéma Hollywoodien (cf ses bibles de plus de mille pages « 50 ans de cinéma américain » et « Amis Américains »), Bertrand Tavernier passe le cap, et traverse l'Atlantique pour tourner en terre sainte, US donc. Pari risqué, qui aurait pu se solder par un hommage sincère mais ennuyeux, croulant sous les influences. Oui... mais non, Tavernier s'en sort magistralement.

Les insectes chantent le blues

Dans la brume électrique s'ouvre par un travelling bucolique, dans la moiteur verdâtre du bayou, majestueux mouvement de caméra qui s'achève, sèchement, par un tableau morbide : le cadavre mutilé d'une jeune prostituée. Puis surgit le visage impassible et buriné de l'inspecteur Dave Robicheaux (Tommy Lee Jones), qui mène l'enquête : on est rassurés. Son accent à couper au couteau ne trompe pas, nous sommes dans le bayou, et plus précisément à New Iberia, en Louisiane du Sud. Un coin d'Amérique pauvre et humide, ravagée par l'ouragan Katrina, où même les insectes chantent le blues.

Sur les traces d'un serial killer amateur de jeunes femmes, le ténébreux Robicheaux rencontre par hasard l'acteur Elrod Sykes (Peter Sarsgaard), dévasté par la boisson et en plein tournage d'un film sur la guerre de Sécession financé par un mafieux local, Julius - « Baby Feet » - Balboni (John Goodman). Un jour, Elrod confie à l'inspecteur qu'il a repéré des ossements humains dans un bayou. De sombres souvenirs ressurgissent alors dans la caboche amochée de Dave, et une étrange complicité naît entre la star hollywoodienne et Robicheaux, ému par deux choses qui lui sont familières : la déchéance alcoolisée et les visions du passé. Happés par de mystérieuses transes (imbibées de gnôle ?), ils errent tous deux dans un curieux champ de bataille (un décor de cinéma ?) de l'époque de la guerre de Sécession...

Robicheaux, le Maigret américain

Fan de cinéma, mais aussi de littérature US, Tavernier est épris depuis longtemps des romans noirs de James Lee Burke. Il adapte ici l'une des dernières aventures de Dave Robicheaux (Dans la brume électrique avec les morts confédérés, 1993), personnage qui est un peu à Burke ce que Maigret était à Simenon : un alter ego fétiche. Et comme Chabrol dans son film hommage à Simenon (Bellamy joué par l'ogre Depardieu), Tavernier mise beaucoup sur son acteur principal, Tommy Lee Jones, dont la présence physique, minérale, peu expressive mais magnétique, agit comme un papier buvard, s'imbibant sous nos yeux de la noirceur du monde, jusqu'à la nausée.

Catholique à sa manière, progressiste mais sujet à de terribles accès de violence, son personnage perclus de paradoxes n'hésite pas à falsifier des preuves pour mieux lutter contre le « Mal ». Attaché à la Terre, Robicheaux croit aussi au pouvoir des hallucinations. Très investi dans le projet, Jones a même participé au scénario et aux dialogues, un des point fort du film puisqu'ils sont à la fois vifs, drôles et justes. On retrouve aussi quelque chose de l'ambiance gothique de ses Trois enterrements, et de son rôle de shérif métaphysicien dans No Country for Old Men.

Les ravages de Katrina

C'est l'Amérique des pauvres, des ploucs, des Noirs, des déshérités que nous montre Tavernier, cinéaste ouvertement préoccupé par le social (Ça commence aujourd'hui). La carte postale de la Nouvelle Orléans, tentante, est évitée. Et pourtant, on a droit au blues sudiste (Buddy Guy joue un second rôle), à la musique cajun, ou même aux virées en bateau dans le bayou... Tout cela apparaîssant certes, mais toujours à propos, comme un détail réaliste dans un ensemble cohérent. Car Tavernier préfère le constat politique, documentaire, au folklore. Sa caméra accompagne Tommy Lee Jones dans les bas-fonds, sillonnant avec son van les rues fracassées par Katrina et oubliées par Bush, tout en pointant les dérives mafieuses locales, incarnée par l'abominable « Baby Feet » (John Goodman, plus flippant que dans Barton Fink !) qui surfe sur la crise avec son réseau de prostitution, ou avec des images saisissantes, comme cette église transformée en planque de narco-trafiquants. De même, les apparitions du général John Bell Hood, vestige de la guerre de Sécession (ou acteur pour le tournage d'un film ?), participent de l'atmosphère si sombrement envoûtante de Dans la brume électrique, film hanté par le passé et les fantômes du cinéma, toujours à la lisière du fantastique.

Polar métaphysique et sensuel (le travail sur le son est magnifique), mais aussi expérience vaudou teintée de politique, ou encore thriller « bluesy » à trognes pas possibles (les seconds rôles sont tous géniaux, de Pruitt Taylor Vince à Levon Helm, le batteur de The Band qui joue le général John Bell Hood !), Dans la brume électrique peut se voir de bien des manières, tant le film recèle de facettes à explorer, d'aspérités à déceler, au détour d'un accent sudiste, d'un spectre ou d'un simple bourdonnement dans la moiteur du bayou.

Dans la brume électrique
De Bertrand Tavernier
Avec Tommy Lee Jones, John Goodman, Peter Sarsgaard
Sortie en salles le 15 avril 2009

Illus. © TFM Distribution

 

Eric Vernay

Le 14 avril 2009







Casting de Dans la brume électrique

Réalisateur : Bertrand Tavernier
Avec : Tommy Lee Jones, John Goodman, Peter Sarsgaard, Kelly Macdonald, Mary Steenburgen, Justina Machado, Ned Beatty, James Gammon, Pruitt Taylor Vince, Levon Helm, Julio Cedillo, ...



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