Je rentre à la maison de Manoel de Oliveira


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Garder sa voix



On dit souvent que pour vivre, pour avancer dans le monde, on doit trouver sa voie. Mais ne serait-ce pas plutôt sa voix qu'il faudrait chercher ?
C'est elle, en effet, qui nous permet de donner à l'autre, d'être à ses côtés. Quel que soit sa forme, verbale ou gestuelle, elle est notre intercesseur. Tout semble passer par elle. Sans elle, plus de contact, plus d'amour, que de la solitude. Etre en déficit de voix signifie sortir du chemin. Son absence ou ses handicaps conduisent à être hors du monde. C'est cette tragédie qui menace le Gilbert Valence interprété par Michel Piccoli.

Acteur d'un âge certain, il voit sa femme, sa fille et son beau-fils mourir le même jour dans un accident d'automobile. Il apprend le tragique événement à sa sortie de scène, après avoir joué Béranger Ier, le monarque menacé de folie dans Le Roi se meurt d'Eugène Ionesco. Il en reste sans voix et se précipite vers l'extérieur. Hors du théatre, il retourne dans la vie pour aller à la rencontre d'une absence. Il doit maintenant retrouver son chemin bien que tous les repères en soient dorénavant brouillés. Son univers a changé. Il doit se réadapter. Dire qu'il est seul serait faux. Il vit avec sa gouvernante et son petit-fils orphelin. Il est bien avec eux, chez lui, dans sa maison. Mais c'est à l'extérieur que les choses se compliquent.

Dehors, tout autour de lui, bruisse la vie. Les mots s'y mêlent au bruit. Ils sont devenus composantes d'un monde à la signification difficile à décrypter. Le verbe participe d'une logique générale, mercantile et insane, qu'il pourrait pourtant analyser. Il est outil, objet, marchandise. Il se vend, il s'achète. Il s'anglicise. Il ne semble plus appartenir à celui qui le dit. C'est pourquoi Gilbert Valence a bien du mal à se diriger. L'accident lui a fait perdre la voix, symboliquement. En tentant de la recouvrer, il se heurte à ce nouvel ordre qu'il n'avait pas su voir. Il a sa morale, et, comme il le déclare, il est trop vieux et trop aguerri pour s'y laisser prendre. Donc il résiste.

Face au trop plein de sons, une seule voie : le silence. S'érige alors devant nos yeux ébahis, après les morts tragiques, une symphonie de silences. Elle est orchestrée de main de maître par le grand chef Oliveira. En jouant des transparences vitrées et des éloignements, en les alternant, il donne à voir un quotidien où la pause, le calme ont encore leur place. Les gens parlent bien sûr, mais nous ne pouvons les entendre. De leurs bouches naissent des phrases que nous ne percevont pas. Et cela rassérène.

Gilbert Valence essaie ainsi de conserver l'intégrité de sa parole. Chose rare, Oliveira ne nous laisse percevoir que peu de ses mots. Ou plutôt, nous les entendons, souvent, et même beaucoup, mais Valence n'est est pas l'auteur. Il déclame des lignes écrites par d'autres, des écrivains, des dramaturges, et donc qu'il ne possède pas. Elles lui sont prêtées et il les interprète. C'est dans ce don qu'il trouve pourtant son âme. Il ne joue pas n'importe quoi. Un jour, néanmoins, après le drame, il accepte un second rôle, en anglais. Pour l'argent ? Pour se remettre en selle ? On ne le sait pas. Mais on s'aperçoit très vite que ce geste est en trop. Il est inconsidéré. Gilbert Valence s'en retourne alors, en plein tournage, pas vraiment seul, mais certainement moins présent au monde. Ce qui n'est pas le cas de Manoel de Oliveira qui, une fois de plus, démontre sa supériorité sereine de metteur en scène du son et de l'image.

Je rentre à la maison
De Manoel de Oliveira
Avec Michel Piccoli, Catherine Deneuve, John Malkovich
Portugal / France, 2001, 1h30.

Manuel Merlet Le 12 septembre 2001