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Troisième adaptation d’un classique de la science-fiction, Je suis une légende est une série B de luxe qui passé l’effet choc d’un New York déserté se révèle un peu trop timide. Subsiste quelques scènes assez réussies visuellement et Will Smith, peut-être dans son plus grand rôle depuis Men in Black ou Ali.
Je suis une légende ne sort pas de nulle part, surtout pas d’un puissant brainstorming d’exécutifs de la Warner. A l’origine, Richard Matheson, figure réputée de la littérature SF et longtemps scénariste pour le cinéma et la télévision. On lui doit un chef d’œuvre, L’homme qui rétrécit de Jack Arnold, et parmi les meilleurs épisodes de la Twilight Zone. Adapté par deux fois au cinéma : The Last Man on Earth (1964) de Ubaldo Ragona, et Omega Man (1971) de Boris Sagal avec Charlton Heston, Je suis une légende est l’un de ses romans les plus populaires. Notre version 2007 pilotée par Francis Lawrence (Constantine) avec Will Smith en vedette n’est donc qu’une actualisation d’un classique du récit d’anticipation. L’histoire est simple mais toujours efficace : un virus supposé guérir du cancer a dégénéré et éradiqué 90% de l’espèce humaine. Sur les survivants, la majorité ont contracté la rage et se sont transformés en créatures nocturnes évoquant des vampires. Les autres (1% de l’humanité), ont été miraculeusement immunisés. L’un d’eux Robert Neville, militaire et scientifique, a New York pour lui tout seul et il est décidé à trouver le remède qui sauvera le monde.
Plus spectaculaire que troublant
La première partie du film impressionne plus par son envergure, son jeu sur les échelles, que ses réelles qualités artistiques. La reprise de chaque endroit ou monument célèbre - de Times Square au Flat Iron Building en passant par le Brooklyn Bridge coupé en deux -, distille la sensation d’un paysage dévisagé par le vide, l’absence, l’abandon et la mort. Cette inquiétante étrangeté des avenues et des rues désertes, lorsque le familier est déshumanisé par son retour à l’état sauvage (l’herbe pousse sur la route, les animaux errent en liberté), fait baigner le film dans un climat d’angoisse plus spectaculaire que troublant. Les moyens techniques jouent en la faveur de Je suis une légende, parfois c’est davantage la prouesse invraisemblable de filmer New York ainsi qui l’emporte sur l’utilisation de ces espaces irréels où le temps s’est arrêté. Toutefois, dans cette capitale de notre modernité, essence urbaine du XXe siècle, la ville autrefois symbole du vivant par ses flux devient un vestige. Une ruine suspendue où un homme erre en tentant de rester humain. C’est la ville asile de fous, prison immense et sans fin dont Will Smith tente désespérément de s’échapper en inventant le vaccin qui redonnera un visage humain au monde.
Passés les paysages post-apocalyptiques et leur effet Romero puissance 1000, Je suis une légende a pour faiblesse sa timidité. Pas assez radical : il n’ose pas faire tenir le récit sur les seules épaules de Will Smith (pourtant convaincant). Francis Lawrence a certainement peur du vide – à moins que la désolation urbaine qui entoure son personnage ait été trop anxiogène ? Pour créer de la présence, il multiplie donc les parenthèses narratives par une succession de flash-back renvoyant au passé du personnage, ses motivations, sa quête, son drame. Manière un peu paresseuse et pratique de ne pas oser le film en solitaire pur et potentiellement hyper angoissant, quoique suicidaire commercialement (Zemeckis l’a fait pourtant). Mais le flash-back passe encore. Plus épineux, le sidekick canin. On n’avait pas vu ça depuis Turner et Hooch (1989), on s’en serait passé. Quoique cohérent niveau scénario (le chien comme dernière attache à l’enfant de Smith ou trace d’une humanité dans l’animal), notre fidèle Lassie plombe sérieusement l’ambiance dark sécrétée par le film.
Morceaux de bravoure
Pour le côté seul au monde, c’est donc un peu raté. Pour le message, parce que forcément il y en a un, ça se gâte. On résume sans trop griller : la science d’accord, mais elle est capable de faire le bien comme le mal parce qu’elle est l’œuvre de l’homme. Le top c’est la science qui n’a pas renié Dieu (en gros). L’idée ne choque pas, l’ennui c’est que l’affaire est déballée lourdement et qu’elle devient caricaturale en ne prenant pas le temps de justifier ce soudain jump-cut spirituel. C’est dommage parce que le film a malgré tout quelques moments forts. Avec ses vampires enragés inspirés de Blade qui courent à l’allure des zombies de 28 jours plus tard, Je suis une légende sait convaincre par deux ou trois morceaux de bravoure assez flippants. Francis Lawrence, dont on retrouve la bondieuserie mais aussi un peu la belle esthétique de Constantine, arrive même à filmer une scène d’obscurité saisissante qui rappelle le jeu vidéo Silent Hill (le passage le plus réussi formellement). Idem, l’une des plus belles idées du film repose sur un minimum d’effets : pour conserver un peu d’humanité, jusqu’à l’absurde, Will Smith parle à des mannequins à qui il donne des noms. On n’avait jamais vu le comédien autant isolé, dévasté, inquiet, obsessionnel, désespéré, dépressif, et peut-être rarement aussi beau. La légende, c’est lui.
Je suis une légende
De Francis Lawrence
Avec Will Smith, Alice Braga, Charlie Tahan
Sortie en salles le 19 décembre

Illus. © Warner Bros. France