Jean Dominique, the agronomist de Jonathan Demme


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Le Propre de l'homme



La république d'Haïti fête ses deux cents ans cette année. Comme une malédiction, les derniers événements - le départ du président Aristide, réclamé par une partie du peuple - viennent rappeler la difficile naissance de la démocratie en son sein. Heureusement, grâce à ce portrait amical et intègre de Jean Dominique, journaliste contestataire assassiné en avril 2000, Jonathan Demme réveille notre attention.
De Jonathan Demme, on connaît les polars, héritiers de la série B à la Roger Corman, et les productions à oscars. On sait moins qu'il est aussi un documentariste de talent. Seuls ceux qui ne veulent pas voir s'en étonneront. Nombre de ses films parmi les plus hollywoodiens, c'est-à-dire les plus artificiels en apparence, sont en effet traversés par des instants qui relèvent du documentaire, d'une appréhension attentive du réel. The Agronomist ressort de cette voie plus discrète, ouvertement personnelle.

En 1986, Demme visita Haïti. Il fut pris d'une immédiate affection pour ce pays qu'il n'hésita pas d'ailleurs à convoquer dans le final du Silence des agneaux. Après la chute du régime Duvalier, il décida de lui consacrer un documentaire, Haïti: Dreams of democracy. A cette occasion eut lieu sa première rencontre avec Jean Dominique, un ancien ingénieur agronome devenu journaliste. Ce dernier avait repris en 1968 Radio Haïti inter, la plus vieille station du pays, et en avait fait une zone de résistance au régime de "Papa doc", usant pour la première fois du créole et touchant ainsi, par cette langue vernaculaire, une vaste population. De 1993 jusqu'à sa mort tragique le 3 avril 2000, jusqu'à ce qu'il soit mitraillé par, on le suppose, des miliciens du régime en place soi disant démocratique, les "chimères" de Jean-Bertrand Aristide, Jonathan Demme a filmé un vingtaine d'entretiens avec Dominique, à Haïti et durant ses exils répétés aux Etats Unis. Les images qu'il en a tiré sont la colonne vertébrale de ce film. La forme en est simple, simplistes diront certains. Ce serait oublier que le geste, son contenu comptent parfois plus que son apparence. Ce serait également occulter l'intelligence d'un tel portrait, celle, éclatante, de Jean Dominique, et aussi celle incarnée par le film, une volonté tendue vers la liberté de l'esprit, vers le refus d'être ce suiveur, ce chien que d'aucuns aimeraient voir ramper.

Qu'apprend-on sur l'homme? Que son métier d'agronome ne fut pas le fait du hasard, que son attachement à la terre haïtienne l'a conduit à toujours œuvrer pour ce qu'il pensait être la cause du peuple, cette démocratie attendue depuis 1804 et jamais réellement établie. Qu'il fonda un ciné-club, interdit en 1965, et réalisa un des premiers documentaires du pays. Mais ceci ne serait qu'anecdotes s'il n'y avait pas le reste. Le reste est ce que ce film nous permet d'apprendre de Jean Dominique. Celui qui appelle à "respirer l'ennemi" est aussi celui qui vivait l'acte journalistique comme un acte politique. Non parce que les événements, en l'occurrence la dictature des Duvalier père et fils, l'auraient acculés à résister, non par réaction, mais parce qu'il refusait à sa parole tout compromis, quelles que soient les circonstances. Cette qualité littéraire, on l'entend dans les mots de ses bulletins radiophoniques. Ils contiennent une puissance qui n'a rien d'abstraite. Concrète, elle se mesure à la foule venue accueillir le journaliste au retour de son premier exil, plus de 60 000 personnes. On la pressent dans une pensée nationale nourrie d'un désir d'indépendance toujours attaqué, jamais étouffé.

Cette force, l'homme semble la tenir de son recul face à l'histoire. Proclamant que l'établissement de la démocratie est sa raison de vivre, il sait aussi rire en toute occasion. Et de quel manière! Ce rire est de ces souffles extraordinaires, vitaux, qui nous rappellent que ce réflexe est le propre de l'homme. La prison, le fascisme, la violence, les interdits, il s'en esclaffe. Serait-ce "un jeu, un défi, un challenge"? Oui, afin de mieux les penser et ainsi les contrecarrer. Il ne faut pas voir une pose dans cette attitude. Elle n'a qu'une finalité, raffermir une parole que Jean Dominique destine à ceux qui, parfois difficilement, cherchent une issue au marasme haïtien, et à ceux qui, volontairement, le rendent pérenne. Ce rire exprime la conscience d'un journaliste, d'une personne qui tient en haute estime une profession généralement dévoyée par le pouvoir et ses émoluments. Il lui permet de tenir face à une oppression répétée, inexorable.

Le film sert ainsi à faire retour sur les quarante dernières années de l'histoire haïtienne. Par la bouche de Jean Dominique sont dénoncées les accointances entre un régime dictatorial, puis des militaires putschistes, et les pays occidentaux telles que la France et les Etats Unis. A la lumière de ces mots et de ces images, les gouvernements américains successifs ne semblent avoir eu qu'un objectif: établir en Haïti un pouvoir dont ils pourraient tirer les ficelles en coulisses. Ce qui est en contradiction avec la vieille aspiration de cet état à l'indépendance et à la liberté. Dès lors, les Duvalier, de 1957 à 1986, et les militaires qui tentèrent de diriger par la force la petite république, de 1986 à 1990 et de 1991 à 1994, reçurent une aide plus ou moins discrète, au mépris de l'avènement de la démocratie. Les tentatives d'apaisement venues de Bill Clinton et de la France se dévoilent alors, alibis de puissances économiques surprises par un soulèvement populaire.

Que l'on ne se méprenne pas. L'enseignement évoqué plus haut ne recouvre pas l'énoncé de ces faits. Il n'est pas non plus un appel à suivre un modèle en la personne de Jean Dominique, qui, s'il est mort pour ses idées, se refusait à l'héroïcité. Il est l'apport d'une connaissance, d'une réalité sans laquelle le monde semblerait un peu plus vide. La vie de Jean Dominique fut importante parce que son travail, sa pensée l'étaient. Qu'il ait vécu et que son action fut et reste possible comptent. Ce savoir remplit nos existences, vidées qu'elles sont par de constants appels au sommeil de la raison, des injonctions dont la sortie du film dans une seule salle en région parisienne est peut-être la meilleure des preuves.

Manuel Merlet Le 02 April 2004