Kingdom of Heaven de Ridley Scott


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Relecture fastueuse et ambitieuse des croisades, Kingdom of Heaven de Ridley Scott montre qu'après Black Hawk Down, le réalisateur anglo-américain continue de s'interroger avec intelligence et grand spectacle sur le devenir de l'Occident.
- Voir la vidéo originale de la conférence de presse avec Ridley Scott, filmée par Mattyeux, notre envoyé spécial

Rares sont les films qui, comme Kingdom of Heaven, embrasent avec une mécanique si implacable et un souffle si fort les vents contrariés de l'histoire de l'humanité. En plongeant au cœur des croisades en l'an 1184, Ridley Scott signe une œuvre d'une ambition profonde et démesurée. Grande fresque baroque et épique, Kingdom of Heaven dévoile un peu plus que le cinéma de Scott est incroyablement responsable, juste et visionnaire. Après Black Hawk Down, film radical attaché à la dimension fondamentalement physique de la guerre, Ridley Scott réaffirme une idée à l'évidence rare : quel que soit le conflit, ce n'est pas la politique qui est au combat mais l'homme.

En choisissant de filmer le destin de Balian (Orlando Bloom), forgeron endeuillé par la perte de sa femme et de son fils, puis devenu croisé en suivant son père pour fuir à Jérusalem, Ridley Scott semble vouloir incarner une figure profondément occidentale. Penser l'Occident revêt chez lui une prégnance forte. On se souvient de cette citation de Platon mise en exergue de Black Hawk Down : « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre ». Scott est l'homme du lien, il fait le pont entre une pensée philosophique fondamentale et la machine à fantasmes qu'est le cinéma. Entre la rutilance de ses images chromées, ses désirs manifestes de picturalité totale et son montage annihilant a priori toute possibilité de réflexion, il insère pourtant un récit, des problématiques et des personnages où se noue au corps-à-corps la fonction fondatrice du mythe.

Dans cet écart creusé par Scott au fil de sa filmographie (récente surtout), Kingdom of Heaven semble poursuive le cheminement de Black Hawk Down. A savoir l'hagiographie d'un homme, filmée avec autant de lyrisme (emphase de mouvements, musique médiévale orientalo mystique, filtre à outrance, paysages hallucinants, barbarie des combats) que de métonymie dans le raisonnement. Plus encore que Black Hawk Down, filmé à hauteur de peloton, sans distinction (tout le casting, sans star émergente était d'ailleurs au diapason), Kingdom of Heaven est un peu à la fresque hollywoodienne ce que Wiseman est au documentaire. Scott diagnostique clairement, s'attarde sur chaque partie (chrétiens, musulmans), chacune a sa bravoure, sa fierté, chacune mérite d'être en Jérusalem. Les luttes individuelles, de désir ou de pouvoir renvoyant encore à la tragédie antique sont ciselées avec une précision aussi évidente que complexe. Interrogeant le déséquilibre entre raison et fanatisme, cherchant ce qui fait limite entre l'orgueil et la foi en soi, Scott invente un manuel philosophique hollywoodien d'une modernité rare : à la fois simple, raccourci et riche, son vocabulaire réintroduit au sein des productions pharaoniques américaines une intelligence cinématographique jamais exempte de popularité. En ce sens la vision de Scott excède de très loin le cinéma d'auteur en s'adressant à un public mille fois plus large. Son cinéma va bien au-delà de sa propre vision du monde, car ses références elles aussi vont plus loin : elles dépassent son seul regard en voulant aborder des questions qui sont au coeur de nos civilisations.

Le spectacle doit ainsi rester total dans une représentation épique où l'émotion et la fascination doivent immerger les sens sans parasiter la réflexion. Grâce aux fastueux moyens techniques utilisés dans Kingdom of Heaven, Scott équilibre sans cesse les batailles démentielles, véritables visions époustouflantes de composition et de proportion, avec les trajectoires dramatiques du récit. L'homme est donc toujours recadré dans son contexte. Entre les images subliminales des corps déchiquetés et les panoramiques de batailles où les armées s'étendent à perte de vue, le visage d'Orlando Bloom, trop jeune pour de tels évènements, est le centre d'un théâtre grandiose où l'humain écrit son devenir. Magistral quoique parfois inégal (une version longue de 3h15 en DVD devrait combler quelques trous scénaristiques), Kingdom of Heaven appelle un peu plus à célébrer sans hésitation le cinéma de Ridley Scott.

Kingdom of Heaven
Un film de Ridley Scott
Etats-Unis, 2005
Durée : 2h25
Avec Orlando Bloom, Jeremy Irons, Eva Green, Liam Neeson, Edward Norton…
Sortie en salles : 4 mai 2005

Jérôme Dittmar Le 04 May 2005