L'Enfer du devoir de William Friedkin


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God Save the USA



Nombre de films de guerre américains ont ceci de particulier qu'ils rejouent toujours quelque chose. Du débarquement de 1944 au Vietnam, en passant par la baie des Cochons et l'intervention en Irak, il semble que chaque conflit a été ainsi revisité selon un processus cathartique nécessaire à la préservation des valeurs nationales. Vécues comme traumatiques, toutes ces luttes pèsent sur la pensée américaine. Un sentiment de culpabilité à la fois honni et désiré l'accable : honni par un évident réflexe de dénégation, et cependant souhaité car cela permet à ce peuple protestant d'entamer un chemin de croix dont il tire finalement fierté. N'oublions pas en effet que la quête rédemptrice est au cœur de ses angoisses et ses fictions.
Il m'évoque un peu ces personnages shakespeariens qui, après l'accomplissement du Mal, ne peuvent s'empêcher d'être torturés par les réminiscences de leur acte. Il a une compulsion à l'autoflagellation qui lui confère, à ses yeux ainsi qu'à ceux du monde, une importance mégalomaniaque. Dès lors, bouc émissaire consentant et masochiste, il a le sentiment de porter à lui seul tous les malheurs du monde. Il se repaît de ses propres fautes. Il s'y complaît. A ce titre, une séquence du dernier film de Friedkin acquiert une importance indéniable : nous sommes amenés à traverser un hôpital yéménite dont l'ensemble des malades sans exception aucune nous est présenté comme étant les victimes d'un massacre causé par un soldat américain. A cet instant, nous saisissons que le mal engendré par cet enfant de l'Oncle Sam ne peut être qu'absolu, sous peine de sombrer dans l'insignifiant. Il est total ou il n'est rien.

L'enjeu du film est justement là, dans ce mécanisme en deux temps qui amène l'homme à commettre le plus grave des péchés, pour ensuite, après les doutes et la culpabilisation, en être absout. Lors de l'évacuation d'une ambassade, au Yemen, le colonel Terry Childers - Samuel L. Jackson - a ainsi donné l'ordre de tirer sur une foule de manifestants. De retour au pays, il passe en cour martiale pour ce geste qui déshonore en apparence le corps des Marines. Toute sa défense consistera alors à affirmer que des personnes belliqueuses et armées se dissimulaient parmi la foule de civils. Pour prouver son innocence, il fera appel à son vieil ami et avocat, le colonel Hodges - Tommy Lee Jones -, à qui il sauva la vie trente ans plus tôt, au Vietnam.

Est-il besoin de préciser qu'au dénouement, le militaire agressif mais loyal sera acquitté, bien qu'il ait fait passer par les armes près d'une centaine de victimes dont des femmes et des enfants. Mais, il est vrai, ils étaient arabes et musulmans, alors c'est moins grave. Et puis, comparés aux vils diplomates pleins de duplicité et qui ne pensent qu'à leurs intérêts immédiats, le colonel, lui, au moins, est respectueux du serment prêté à la nation.

Tout cela est évidemment ignoble et écoeurant. Et il faut de plus supporter successivement le salut au drapeau accompagné de la larme de circonstance, drapeau qui a été auparavant déchiré et criblé de balles par de méchants islamistes, les amitiés viriles et musclées de soldats avinés, et la glorification de l'armement américain. Tout cela sans que l'ironie pointe à l'horizon.

En 1992, Des Hommes d'honneur nous avait déjà édifié en présentant comme innocents deux bidasses qui en avait assassinés un troisième, sous le fallacieux prétexte qu'ils avaient obéi aux ordres d'un général paranoïaque. Le révisionnisme n'était pas loin. Maintenant c'est la guerre du golfe que les "états-uniens" nous rejouent indirectement, en cherchant à se délester du poids des conséquences meurtrières du blocus irakien. Et le métier des acteurs et du réalisateur, qui fut en son temps une des grands exégètes du Mal (L'Exorciste et Police Federal Los Angeles l'attestent), d'où son intérêt logique pour ce projet, n'y changera rien. La chose est nauséabonde, sans être sulfureuse. Il vaut mieux revoir, sur un sujet proche, Ouragan sur le Caine qui, sans être un grand film, était autrement passionnant et brillait du feu d'un magistral Humphrey Bogart. Depuis, les années ont passées, et maintenant, les ombres du Vietnam et de l'Irak s'étendent, entachées de mauvaise conscience. Mais n'ayez crainte, car Dieu les sauvera tous, paraît-il.

L'Enfer du Devoir
Réal. : William Friedkin
Scén. : Stephen Gaghan
Avec : Tommy Lee Jones, Samuel L. Jackson, Guy Pearce, Bruce Greenwood.
Sortie nationale 2000

Manuel Merlet Le 30 November 1999