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Comme toujours chez Bela Tarr, la séquence d'ouverture nous éblouit par sa beauté cosmique et son insondable mystère. Un paquebot en pleine nuit ; des ombres vivantes, une passerelle... Au son d'un accordéon obsédant, le long plan-séquence installe déjà dans le hors-champ un ailleurs poétique qu'on imagine chargé de promesses. Si le style de Bela Tarr est tout de suite identifiable, le cinéaste hongrois opère cependant avec L'Homme de Londres un tournant dans sa filmographie. En adaptant un roman de Georges Simenon, il délaisse le souffle politico-historique de Satantango (1994) et Les Harmonies Werckmeister (2000) pour resserrer sa caméra autour d'un petit polar portuaire. L'intrigue est moins une ouverture sur le divin que l'exploration d'une conscience troublée et d'un conflit moral à l'intérieur de Maloin, le personnage principal.

La cruauté et le pessimisme du propos entretiennent d'ailleurs un curieux écho avec des conditions de tournage qui furent très éprouvantes (après 9 jours de tournage à Bastia, tout a été interrompu faute de financements, avant que l'équipe ne reparte tourner sur les lieux 18 mois plus tard). Mais la puissance du film provient justement de cet écart entre la noirceur apparente et l'ambition filmique intacte de Bela Tarr et de son équipe.
Maloin est condamné à toujours fréquenter les mêmes lieux : le phare du port, le magasin où travaille sa fille, le domicile conjugal et ses incessantes disputes. Si les personnages paraissent prisonniers de leur environnement, ils entretiennent aussi avec lui un rapport privilégié et pur. Le bistro, refuge où l'on refait le monde, symbolise cette recherche d'harmonie : au sein de la mort des âmes et de l'échec des couples, Bela Tarr se plaît à guetter la naissance d'autres émotions.
Dans sa deuxième partie, L'Homme de Londres s'avère très écrit, devenant une vraie enquête policière. La figure de cet inspecteur étranger, qui vient dérégler la mécanique de répétition, possède quelque chose de christique. Et le film finit par acquérir la même intensité que les autres œuvres de Bela Tarr, malgré un surprenant doublage en français (souhaité par le cinéaste pour respecter le bilinguisme de Simenon) qui renforce l'impression de « film maudit ». Car ce doublage, effectué après la projection au Festival de Cannes 2007, fonctionne très mal dans certaines séquences. Mais ce décalage constitue une étrangeté supplémentaire, qui achève de faire de L'Homme de Londres un objet boiteux mais magnifique.
L'Homme de Londres
De Bela Tarr
Avec Miroslav Krobot, Tilda Swinton, Erika Bok
Sortie en salles le 24 septembre 2008
Illus. © Yannick Casanova
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