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Le temps et l'éternel retour

Avant d’aborder le film, il faut d’abord souligner l’influence de Mircea Eliade sur le scénario. Si les thèmes propres au cinéma de Coppola raisonnent ici par échos à toute sa filmographie, ou presque, ceux d’Eliade en façonnent la structure. Philosophe et historien des religions dont les travaux ont récemment été contestés (manque de rigueur scientifique), et dont le passé nébuleux sinon douteux avant et pendant la guerre (membre de la Garde de fer, mouvement d’extrême droite et ultra religieux, entre autres), a été aussi mis à jour dernièrement, l’auteur était pour ainsi dire le personnage de Dominic, sinon plusieurs de ses facettes. Le mythe de l’éternel retour, la question du temps dont on pourrait s’absoudre, l’étude du langage comme son cheminement, la prédominance du religieux sur l’Histoire et la politique (Dominic esquivant les fracas de l’Histoire pour son œuvre), tout ça, c’est d’abord Eliade avant Coppola. L’auteur du Parrain a trouvé chez celui du Sacré et le profane une série de clés philosophiques, métaphysiques, s’imbriquant dans ses obsessions de cinéma.
Un film sans compromis et déroutant
Mais Eliade n’explique pas complètement L’Homme sans âge, le film. Car si dans cette source de jouvence on peut voir une nouvelle jeunesse du cinéma de Coppola, qui s’autorise enfin un film sans compromis (structure tortueuse, labyrinthique, thèmes opaques, spirituels, peu rationalisés), les partis pris visuels pourront dérouter tout en étant la preuve qu’un regard singulier est là pour s’affirmer. Tourné en HD, le film baigne dans une atmosphère étrange, cotonneuse et endormie, à la lisière du fantastique (Dominic, un moment doté de super pouvoirs). S’ouvrant et se fermant par des génériques à l’allure d’un film des années trente, L’Homme sans âge frôle parfois le kitsch, une nostalgie d’antiquaire lui donnant l’air d’un film boîte - de pandore peut-être. On pourrait parfois penser à Europa (Lars Von Trier), tant l’imagerie sophistiquée et le parcours mystique veulent s’entrelacer en laissant cette illusion d’assister à un film songe ou cosmos. Pourtant, malgré ces plans significatifs (l’image à l’envers pour illustrer le rêve, le double de Dominic apparaissant parfois trop systématiquement), les parti pris de Coppola créent une architecture puissante où son obsession du temps épouse magistralement celle d’Eliade.
Film de nulle part, sinon comme petite synthèse théorique de celui qui signait un des plus beaux films romantiques sur la jeunesse (Outsiders), L’Homme sans âge parle finalement d’éternité. Tout le cinéma semble s’y replier, du plus ancien au plus contemporain, tandis qu’il traverse les genres en passant du fantastique au thriller puis au film d’espionnage pour finir par une des histoires d’amour les plus romantiques jamais contées. L’expérience en est encore plus entêtante, comme une pure vision où le lyrisme se combine à l’hallucination. Nulle appréhension donc à avoir pour ce retour de Coppola, il faut oser parcourir L’Homme sans âge sans même se soucier de ses clés ou sa généalogie, oser remonter son fleuve (comme la fin d’Apocalypse Now) en se laissant prendre à son envoûtement chamanique, il est rare.
L’Homme sans âge
De Francis Ford Coppola
Avec Tim Roth, Alexandra Maria Lara, Bruno Ganz
Sortie en salles le 14 novembre

Illus. © Pathé Distribution
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