La Chambre des Magiciennes de Claude Miller


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Les trois Grâces



Comme le National 7 de Jean-Pierre Sinapi, ce film appartient à la collection "Petites Caméras", présentée l'année dernière sur la chaîne de télévision ARTE.
Petites caméras... L'adjectif laisse songeur, à plus d'un titre. Il suggère une modestie dans les moyens qui prend le contre-pied de l'habituelle machinerie déployée par le cinéma, le vrai, celui qui se sacralise dans la monumentalité. Il exclut la caméra imposante et unique, déesse fascinante sur laquelle se pose tout les regards, pour la taille réduite et la multiplicité des DV numériques. Discrètes, elles tiennent dans une main et sont collées à l'œil. Un battement de cils les fait trembler. Effacées, elles sont proches du regard et de son objet.

Claude Miller utilise au mieux ces qualités. Tourné avec deux caméras, comme si deux visions devaient se croiser puis se séparer pour mieux se retrouver, son film va au plus près des acteurs. Ils s'affrontent à eux. Eux, ce sont en fait essentiellement elles, des actrices: Anne Brochet (Claire), Mathilde Seigner (Odette) et Annie Noël (Eléonore). Allongées dans leurs lits d'hôpital au sein d'un service de neurologie, elles attendent examens et traitements. Claire s'y est retrouvée à la suite de céphalées chroniques qu'aucune psychothérapie, selon son esprit cartésien, ne saurait guérir. Elle sollicite donc une aide tout en faisant preuve d'une méfiance farouche. Placée entre deux femmes que les attitudes séparent autant que l'âge, elle va en quelque sorte nager entre deux eaux.

La Chambre des magiciennes dessine ainsi un espace de confrontations. Confrontation de la vidéo et du cinéma, puisque le film sort finalement en salle, ce à quoi il n'était pas destiné à l'origine; confrontation des caméras aux visages des actrices; et surtout confrontation d'états de pensées. En s'approchant au plus près des corps, les objectifs ne cherchent pas à capter des mouvements physiques. Ils s'affrontent à des consciences en évolution. Chacun des visages de ces trois femmes n'est que la surface d'une pensée particulière que le contact, le rapport à l'autre va transformer.

Il y a d'abord Claire, celle qu'une trop grande conscience étouffe. Elle voudrait comprendre, savoir, maîtriser, en vain. Elle se perd en ratiocinations, se noie dans d'interminables études en ethnologie qui la mettent face à une culture de l'ailleurs de plus en plus mystérieuse à ses yeux. Puis, à sa gauche, on trouve Odette, que la position verticale n'empêche pas de scruter en permanence l'écran de télévision. Elle véhicule un bon sens qui ne s'encombre pas d'abstraction. Elle a l'inconscience de celle qui ne pense pas mais vit, avec simplicité. Et à l'entrée de la pièce, tel un sphinx sauvage, repose Eléonore. Incoercible, énigmatique, elle représente une sorte d'animalité, à la fois bienveillante et libre. Son mutisme parfois coupé de gémissements la rend d'abord effrayante aux yeux de Claire. Puis avec le temps, dans la proximité, cette dernière va entrevoir grâce à elle une autre manière de penser et de vivre le monde. Une autre façon de porter ses angoisses et sa douleur lui sera suggérée. A travers elle, la jeune femme fera l'expérience de la compassion.

La féminité de ces visages ne doit pas alors nous étonner. En décidant de saisir divers états de vie, en voulant les toucher du bout de l'objectif, Claude Miller se devait de filmer des femmes. Il n'avait pas le choix. La femme est l'être qui, par delà un mystère que deux mille cinq cents ans de création n'ont pas réussi à percer, embrasse la vie. Elle la porte en elle. Tous ses gestes, ou presque, la montre, la désigne et la caresse. Utiliser une femme, son corps, ses actions, l'éclat de ses yeux pour circonscrire un rapport non morbide à l'existence, enregistrer son intériorité et son comportement social dans le but de saisir une philosophie de vie, cela semblait logique et naturel.

En suivant cette voie, Claude Miller a choisi de s'entourer de trois muses merveilleuses, de Grâces dont les danses et arabesques ont l'évidence de la sage folie. Savait-il qu'en faisant cela il se rapprochait un peu plus du seul et unique cinéaste de femmes digne de ce nom, en l'occurrence le toujours bien vivant Ingmar Bergman ?

La Chambre des magiciennes Réal.: Claude Miller
D'après le chapitre III des Yeux bandés de Siri Hustvedt (Actes Sud).
Avec : Anne Brochet, Annie Noël, Mathilde Seigner, Yves Jacques, Edouard Baer.
2000, 1h20.

Manuel Merlet Le 30 novembre 1999