La Chambre du fils de Nanni Moretti

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La Vie de famille

Dans La Chambre Du Fils, Nanni Moretti quitte les terres de l'autobiographie arpentées dans ses deux films précédents - Journal Intime et Aprile - pour se plonger dans la fiction d'une famille confrontée au deuil.

Le motif est simple et convenu, les risques sont grands : comment filmer cette douleur sans tomber dans le mélodrame ou le pathos ? Par sa rigueur de cinéaste et sa maîtrise de l'objet filmique, Nanni Moretti évite ces écueils et livre un film qui, avec justesse et retenue, évoque plus qu'il n'assène.

La première partie du film s'attarde sur la description de la banalité d'un quotidien familial : banals, ces deux enfants, un garçon et une fille bien entendu, sportifs comme il se doit, quelque peu canailles (mais c'est de leur âge) ; banals, ces parents qui vivent leur amour comme une habitude, leur métier comme un plaisir, se font du souci pour leur fils accusé de vol au collège, s'enthousiasment pour les victoires de leur aînée au basket. Banal, donc, ce bonheur qui coule de source, tellement logique qu'on finit par ne plus le remarquer. Le montage fluide, sans heurts, extrèmement linéaire de cette partie vient souligner cette impression de quotidien sans histoires, sans reliefs particuliers : l'on vogue alors chronologiquement d'une tranche de vie à une autre, en toute quiétude. La scène de la voiture qui voit les enfants et la mère reprendre en chœur, le sourire aux lèvres, une chanson entonnée par le père concentre ces divers éléments : un univers délimité par une cellule familiale équilibrée (un membre de la famille à chacun des quatre coins de l'écran, piliers/frontières du monde fictionnel), animée d'un bonheur simple et modeste (le partage et la complicité concomitants de ce chœur entamé sur un ton affectueusement moqueur).

Puis survient le basculement, le déchirement : le fils cadet, Andréa, meurt dans un accident de plongée. Le terme de basculement est ici pleinement justifié, l'événement se produisant à l'exact mitan du film.Privée de l'un de ses piliers, la cellule familiale se désiquilibre, s'effondre. La linéarité observée jusqu'alors fait place à l'éclatement : il n'est plus question de suivre, pas à pas, de saynète en saynète, la progression d'une vie familiale- chaque membre est à présent isolé des autres, son attitude face à la douleur est décrite individuellement. On ne raisonne plus en termes de famille, mais en termes d'individus.

C'est alors que le film de Nanni Moretti dévoile pleinement sa force, dans sa peinture juste et pudique de l'expérience du deuil. La mort , pourtant non dramatisée, gangrène insidieusement tous les niveaux de l'histoire , est démultipliée jusqu'à la suffocation : c'est la mort d'un individu, mais aussi celle d'une vie de famille (Giovanni et sa femme, murés dans leur souffrance, font désormais chambre à part) et, au final, d'un récit tout entier, dont aucun élément nouveau ne vient plus assurer la continuité.

Confusion, souffrance et aliénation sont ici habilement connotées au travers d'une construction en spirale qui vient supplanter la linéarité de la première partie. A l'instar de Giovanni écoutant inlassablement le même passage d'un disque, le film se tourne sans cesse vers sa première partie, par le biais du flash-back, de la référence ou du contraste.

Cette spirale, stagnation du récit/stagnation dans la douleur, sera brisée par l'introduction d'un élément extérieur : l'apparition de la dernière petite amie d'Andrea permet à l'histoire de progresser à nouveau, l'arrachant à l'immobilisme auto-référentiel dans lequel elle était plongée. Le voyage nocturne à la destination imprécise (l'on progresse de halte en halte) qui mènera la famille d'Andrea à conduire la jeune fille à la frontière française clôt le film sur une allégorie du deuil qu'elle vient de traverser avant d'atteindre cette double frontière d'un jour et d'un territoire nouveaux - nouveaux et incertains.

Nanni Moretti fait dans son film le constat de l'impossibilité de dire la douleur (Giovanni ne parvient pas à écrire une lettre annonçant la mort de son fils/sa femme Laura, éclate en sanglots dans la même tentative au téléphone). Il aura su trouver des expédients autres que la simple représentation dans sa chronique d'une souffrance - son film est emprunt, jusque dans sa construction même, du sentiment qu'il cherche à peindre, et mêle ainsi rigueur technique et émotion avec bonheur.

La Chambre Du Fils
Nanni Moretti
Italie, 1h35 - 2001

Thomas Werth Le 30 November 1999

Sur le web : Sur Flu : - Chronique du film Le Caïman (2006)