La Chatte à deux têtes de Jacques Nolot


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(Post coïtum) animal triste



Jacques Nolot est un personnage original dans le cinéma français contemporain. Baigné d'amertume, son deuxième film après le remarqué L'arrière-pays a des allures de chant du cygne d'une génération, sans pour autant s'enfermer dans une nostalgie mortifère. Les cinémas pornos disparaissent, oui, mais heureusement, les ouvreuses restent, et la vie continue.
Second long métrage de Jacques Nolot, La Chatte à deux têtes sort sur nos écrans au moment même où Jean-Pierre Mocky se voit dans l'obligation de revendre son mythique Brady. Point de coïncidence ici, mais la confirmation qu'un certain monde est en train de disparaître. Témoin privilégié de cette disparition, Nolot signe un film fortement autobiographique, épanchement douloureux et lyrique, d'où la pornographie est totalement absente. En ces temps de censure étatique, une preuve nécessaire que le sexe n'est pas la pornographie, et que la violence n'est pas là où l'on peut le croire.

La Chatte à deux têtes s'intéresse à une activité en passe de disparaître : celle d'un cinéma pornographique, dont on découvre (pour ceux qui ne les ont jamais fréquentés), les us et coutumes (vérifier son siège avec un briquet avant de s'asseoir, ranger soigneusement son argent…). Selon une toute logique, un va et vient nous conduit de la salle, où les corps se frôlent et se plient à un rituel bien précis, au guichet tenu par une ouvreuse à la " gouaille " d'un autre temps. L'histoire de sa vie, qu'elle délivre généreusement, va trouver écho dans celle d'un beau célibataire de 50 ans, interprété par Nolot. Ils vont s'allier pour séduire le jeune projectionniste, objet commun de leurs désirs.

Hautement autobiographique, comme son premier film L'Arrière-Pays (dont il pourrait être la suite), La Chatte à deux têtes est avant tout un magnifique témoignage sur une génération, celle de Nolot, et en particulier sur les homosexuels. Les très beaux dialogues entre la caissière et le personnage de Nolot distillent un doux sentiment d'amertume et de nostalgie, celle d'une époque où le sexe ne portait pas de masque (ni de capote). La manière simple, réaliste et poétique, dont ils parlent de leurs expériences est le plus bel hommage ainsi que le plus juste portrait de cette génération plus libre à bien des égards.

Un témoignage forcément lyrique et poignant, puisqu'il s'agit d'une génération très atteinte par le sida, mais qui ne s'enfonce jamais dans un pathos nauséeux. Ici, c'est la vie qui triomphe : aux souvenirs succèdent les actes bien présents dans la salle, aux monologues très " littéraires " succèdent le silence et les gestes. Une construction binaire qui donne au film son rythme, celui d'une valse (la valse des désirs…). Tel un lien entre cette époque qui revit devant nos yeux et nous-mêmes, la salle de cinéma voit se croiser des hommes de tout âges et origines. Intelligemment, Nolot ne situe pas son cinéma dans un ghetto homo. Tous égaux devant le sexe, les hommes se laissent aller avec d'autres hommes grimés en femmes, dans ce lieu de transgression des codes et usages, ce lieu de liberté, où les corps évoluent à leurs rythmes et selon leur bonne volonté. La caméra de Nolot se promène entre les rangs sans aucun voyeurisme, entraînée par le ballet des travestis, véritables "stars" du film. Suscitant le désir ou la haine des spectateurs hétéros, ils portent avec eux le poids tragique du lieu. Manque d'amour, haine de soi et peur du monde, affleurent derrière leur maquillage, comme chez les plus grandes femmes fatales hollywoodiennes.

A force de sincérité et d'amour pour ses personnages, Nolot évacue tout le sordide potentiel, se rapprochant d'un autre cinéaste avec lequel il a travaillé, Paul Vecchiali. Naviguant dans la même famille de cinéma, celle pour laquelle la richesse humaine ne se manifeste jamais autant que dans la douleur et dans l'angoisse, La Chatte à deux têtes est un beau film grave, plein de grâce et d'espoir.

La Chatte à deux têtes Avec Jacques Nolot, Vittoria Scognamiglio, Sébastien Viala, Olivier Torres. France - 2002 - 87 mn

Laurence Reymond Le 28 November 2002
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