La Couleur du mensonge de Robert Benton


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Achille délavé à l'Ajax



L'adaptation cinématographique du roman de Philip Roth, La Tache, par Robert Benton fait pâle figure au regard des 600 pages originales. Une intrigue édulcorée, raccourcie, qui se révèle finalement bien fade.
108 minutes de projection peuvent-elles ressusciter quinze heures de lecture ? En plein "Monicagate", Coleman Silk, professeur de Lettres Classiques, estimé et réputé, à l'Université d'Athena, commet la faute insigne, aux yeux de ses pairs, de qualifier de "zombies" deux élèves absentéistes. Ces propos, jugés racistes, le poussent à démissionner, dans un accès de colère. Deuxième faute : sa femme Iris, meurt dans ses bras en l'apprenant ! Comme le roman semait çà et là les indices mythologiques et épiques destinés à dessiner en creux l'armature d'une tragédie grecque, le film reprend tout cela allègrement, et Anthony Hopkins se met à jouer Achille, "le Bouillant". Le personnage de Coleman n'était pas lisse, en dépit de son nom. Don Quichotte sur les bords, tour à tour vieux fou ridicule, professeur émérite, séducteur expérimenté en panne, il y avait de quoi nous perdre dans les méandres de son identité. Or il apparaît ici comme le "vestige d'un humanisme perdu", comme l'innocente victime, qui prend un imbécile "regard d'agneau", dès lors qu'il croise Faunia Farley. Tout les sépare : lui cultivé et fort d'un statut social qui lui ouvre les portes des restaurants les plus sélects, elle, pauvre illettrée qui fait des ménages pour survivre. Lui et sa virilité en pente douce, elle et sa sensualité - censée être - bestiale et flamboyante. Tout les réunit, pourtant : l'exclusion et des drames intimes secrets. Il fallait un témoin à ces (faux) ébats, Nathan Zuckerman (Gary Sinise), l'écrivain en panne d'inspiration, il fallait un double furieux à Coleman, Lester Farley (Ed Harris). Il fallait, mais là où le roman donnait de la densité et de la complexité à ces personnages, à travers une plume violente et satirique, le film s'en tient à un seul registre, dessinant un adjuvant et un opposant, bien campés par le manichéisme ambiant du "politiquement correct".

En adaptant La Tache de Philip Roth, Robert Benton et ses co-scénaristes ont donc aseptisé le livre, ruiné la richesse polysémique de Coleman Silk et de son entourage (principalement, Faunia et Les Farley). Au cœur secret du roman de Roth, le réalisateur loue une théorie du « blanc comme neige ». Pire, l'envers riche qui le sous-tendait - l'ambiguïté, la tache - se dissout dans la trame (récit « marabout-bout de ficelle », flashs-backs à outrance...), ou se drape dans de pauvres apparats (des acteurs réduits à leur couleur de peau). Le mystère de l'œuvre initiale, qu'on se gardera de lever, se transforme en affaire d'état. La rage noire de l'œuvre, et la « contre-vie » de Coleman Silk, pour reprendre le titre d'un roman de Philip Roth, sont ici complètement omis.

Dans La Tache, Faunia Farley est une femme de ménage dont la rage sensible, empreinte de fierté, et qui s'est conçue dans un habitus majeur (lieu de vie, paramètres sociaux), se révèle indispensable à Coleman Silk. Son amour libre s'exprime et s'étire, de longues plages de cul en divers coups de sang. Ici, seule pointe la conscience de Silk du « dernier amour ». Nicole Kidman rend Faunia inexpressive : atone, éventée, elle ne cesse de simuler la vulgarité. Chez Philip Roth, sa beauté, certes vulgaire, mais aussi opulente et lascive, éructe lors d'une danse mémorable. Quand Benton s'y attèle, manque la chair bien sûr, et les effluves malades du langage de Philip Roth. Véritable joie littéraire se muant en transe extatique, la logorrhée animale et verbale que délivre le vieil homme fait se joindre verbe et verge, passion et folie. Les « Dance for me» de Silk sont repris, respectés, mais la litanie, elle, a disparu, obsession du Politically correct oblige. Et la danse en petite culotte de la dame ne semble en fait que répondre à un misérable « Move your body »… Quant à Les, le mari fou-furieux de Faunia, on ne peut que deviner son traumatisme - la Guerre du Vietnam - dans le regard habité d'Ed Harris qui l'incarne.

Ainsi, Robert Benton se limite à des résidus de parti-pris insipides. Se suffire à de tels détails, tous ridicules - entre autres, la retouche bleue du regard qui irise les yeux bêtas de Kidman, l'huile qui oint le corps d'empereur romain de Hopkins - ne revient, au fond, qu'à liquider la teneur, l'essence qui fondent chacun des personnages. S'efface toujours leur perpétuelle folie. Certes l'adaptation est fidèle, dans ses choix, au roman. Néanmoins, le panorama de l'histoire américaine que dressait Roth à travers le destin individuel de Coleman Silk se résume ici aux clichés sociaux de la société contemporaine : les mandats Clinton et le sexe, la femme battue, l'enfance abusée. Or, aucun des personnages dans le roman n'était lisse et soyeux comme la soie - "silk". Faunia renvoie à une force brute de la nature, dont la sensualité dérange. Coleman, l'homme couleur, traversait l'Histoire, tandis que Lester, véritable Ajax, était accablé par les hallucinations d'une guerre du Vietnam chaotique, dont rien ici ne subsiste. Roth exhibait le linge sale de l'Amérique, à chaque page pour en extraire une grandeur. De la même façon, la trame tragique du texte est galvaudée par des images allusives qui glissent. Or, comme Oedipe, Coleman choisit d'échapper à son destin, et comme Œdipe, son destin le rattrape par erreur - ironie tragique -, par une faute professionnelle qui ne peut en être une. Le sujet tragique est par excellence celui qui n'est "ni tout à fait coupable ni tout à fait innocent". Tous les personnages semblent ici de pauvres victimes, un papy et une jeune femme battue dont la caméra lave tous les péchés et toutes les fautes. Transgression originelle de chacun anéantie par les dogmes de Robert Benton et son immaculée production.

La Couleur du mensonge
Un film de Robert Benton
Avec Anthony Hopkins, Nicole Kidman, Ed Harris, Gary Sinise, Wenthworth Miller.
D'après le roman de Philip Roth, La Tache aux éditions Gallimard.
Directeur de la photographie : Jean-Yves Escoffier.
Etats-Unis / 2003 / 108'
Sortie nationale le 29 octobre 2003

Florence Salé, Gilles Lyon-Caen Le 28 October 2003