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Quand nous parlons de vécu, nous ne nous référons pas à une quelconque vraisemblance et encore moins à un critère de réalisme. En fait, nous soulignons un fort ancrage dans la réalité, une présence au monde qui se vivrait dans la lucidité. On sent ainsi dans La Faute à Voltaire un regard irréductible à une simple vision, et surtout consécutif à un raisonnement. Un regard qui parle, pourrait-on dire. Pourtant ceci n'est qu'un premier film. Mais ses images sont déjà portées par une vraie appréhension, une réflexion qui se serait jouée de ces prismes parfois déformants que sont l'enregistrement puis la projection. A travers elles, donc, s'exprime la complexité du monde.
L'argument pourrait sembler tristement conventionnel. Un jeune marocain, incarné avec grande intelligence par Sami Bouajila, après avoir obtenu un titre provisoire de séjour sur le territoire français, se retrouve à vivre dans un foyer en subsistant grâce à divers petits boulots. Il essaiera de sortir de sa condition précaire en se payant un mariage blanc, mais la tentative ratera. Sombrant alors dans la dépression, il échouera dans un quartier de santé où il rencontrera une jeune fille pour le moins singulière. Un lien affectif va les unir, un lien qui sera aussi vite coupé car le bras tentaculaire de l'autorité rattrapera celui qu'elle avait lâché un peu trop rapidement.
On le voit, les faits pourraient sembler banals. Il n'est néanmoins jamais inutile de rappeler ce qu'est la difficile condition de l'immigré.
Abdellatif Kechiche évite la démonstration car tel n'est pas son propos. Ce qui travaille son film et en fait sa valeur, c'est encore une fois son regard. Il s'attarde sur un silence plein d'attente et de séduction, sur la joie d'être là, parmi les autres, dans un groupe en liesse, ou sur le sourire mi-fou, mi-charmeur d'une imprévisible Elodie Bouchez. Le film ainsi flâne, traîne en chemin, pour, soudain, bifurquer de manière inattendue. Il suit le segment d'une vie où rien n'est finalement acquis, où tout est susceptible de se déliter ou de se reprendre dans l'instant.
A travers ces images, s'écoulent comme d'une fontaine rafraîchissante, une manière de voir, un point de vue réellement singulier. Il y a ici une forme de générosité qui dit beaucoup. Et comme le péché d'abondance n'a jamais été un crime, on se réjouit de ce vice si stimulant.
On peut dire que ce film nous parle autant de l'immigration clandestine que de la nécessité du rire, autant de la folie que des dépendances que chacun entretient avec son environnement. Et à chaque fois, le thème est traité de façon surprenante et riche. La soi-disant folie redevient ainsi cet état fuyant et glissant que de tristes grilles de lecture essaient toujours de circonscrire. Et surtout il y a cette métaphore du lien, de la dépendance qui court tout au long du film. Abdellatif Kechiche la décline sous toutes ses formes, et la traque dans les situations les plus inattendues. Le rattachement au pays que l'on vient de quitter, la relation mère-enfant, l'assujettissement de l'individu par le système administratif, la prise en charge des sujets par les institutions sociales, les conduites d'addiction... La place manque ici pour vraiment décrire par le menu les détours passionnants que suit son discours. Disons seulement qu'une telle abondance n'attend qu'une chose : d'être vue et entendue. Elle offre l'occasion d'une rencontre et d'un dialogue qui ne sauraient être refusés.
La faute à Voltaire
De Abdellatif Kechiche
Avec Elodie Bouchez, Sami Bouajila, Aure Atika, Bruno Lochet
France, 2001, 2h10.
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