La Fidélité de Andrzej Zulawski


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L’amour et la mort



Clélia (Sophie Marceau), est une jeune photographe de talent engagée par Lucien Mac Roi (Michel Subor), magnat canadien de la presse à scandale, pour redorer l’image de son groupe, et surtout de son journal : la Vérité.
Entouré de personnages interlopes aux intentions pour les moins douteuses, Mac Roi les fait évoluer dans sa rédaction comme des îles à la dérive. Il y a Diane, la rédactrice en chef, toujours entre deux whiskies et deux passes, à même le bureau. Jean, le rédacteur en chef qui ne s’exprime que par citations. Et puis Nemo (Guillaume Canet), le marginal, photographe spécialisé dans les reportages chocs. A l’opposé de ce monde, Clèves (Pascal Greggory) est un éditeur de 35 ans, épris de littérature. Il tombe amoureux de Clélia. L’amour passionnel et fusionnel qui les unira ne s’exprimera que par la photographie.

Dans une optique pour le moins différente de celle de Olievera, Zulawski se sert de La princesse de Clèves comme d’un alibi littéraire, bien que La Fidélité aille également plus loin que la simple transposition, à notre époque, d’un roman se déroulant au XVI siècle.
La Lettre inscrivait l’interprétation et la transposition au cœur même de son projet cinématographique, et cherchait, non sans ironie, à voir si la conduite irréprochable de Mme De Clèves pouvait encore signifier quelque chose aujourd’hui.
La finalité de Zulawski est plutôt de disséquer sans fin la passion du personnage de Mme de Clèves : il s’intéresse essentiellement à l’extrême de la manifestation amoureuse, à cette faille ultime où l’érotisme s’exacerbe entre l’interdit et la transgression, l’amour et la mort. De fait, il se situe d’entrée par delà la question éthique envisagée par de Oliveira, dans un lieu où la problématique devient essentiellement amorale, foncièrement historique.

Le matérialisme mystique de Bataille joint à une lecture politique du roman de Mme de La Fayette se sont d’ailleurs révélé très fructueux pour la compréhension du roman. On peut en effet comprendre la conduite de Mme de Clèves comme un comportement foncièrement sadique : elle continue après la mort de son mari à se refuser au nom d’une bienséance qui n’a plus lieu d’être, et s’enferme dans une cruauté spectrale, désincarnée, dont elle accable en pleine conscience son amant. Le roman amoureux devient alors un roman de la cruauté et, ce partant, une dénonciation implicite de la société du 17e siècle, en dévoilant la bienséance dans son atrocité de code, dans sa signification ultime de coercition. La Princesse de Clèves révèlerait alors la bienséance - héritière décadente de l’âge d’or aristocratique, enfant débile de l’amour courtois et de l’héroïsme passé – comme un canon idéologique à l’agonie.

Pour ne prendre qu’un seul exemple de cette démarche foncièrement amorale et historique, nous choisirons le morceau de bravoure du film : la mort de Mac roi. Ce dernier agonise dans une sorte de duel improvisé, tué par un éclat de fer dans l’œil. Dans cette scène, Zulawski joue de toutes les références qui lui sont chères : du livre de Madame de la Fayette à Georges Bataille, de la mort d’Henry II à l’inévitable Histoire de l’œil, de La princesse de Clèves à Sophie Marceau, il a le mérite d’assumer en plein sa subjectivité et de continuer depuis L’important, c’est d’aimer, à traiter d’une réalité passionnelle, à corps et à cri. Le reste est une affaire de goût et vous seuls savez, de l’esthétique de De Oliveira ou de celle de Zulawski, laquelle correspond le mieux à votre tempérament. La Lettre ou La Fidélité ? le débat, évidemment, reste ouvert.

Hosseïn Tengour

La Fidélité
De ANDRZEJ ZULAWSKI
Avec Sophie Marceau, Pascal Gregory, Guillaume Canet
France/Portugal, 1999, 2h45.

Le 15 avril 2000