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Dans cet opéra de Mozart, peut-être le plus célèbre au monde, le jeune Tamino et l'oiseleur Papageno affrontent la Reine de la nuit et les mystères de Sarastro. A la fin de leur quête, ils découvriront les charmes du bonheur à deux. Dans cette adaptation modernisée pour le cinéma, c'est une autre énigme qu'il leur faut également résoudre : comment Kenneth Branagh réussit-il à faire du sur place malgré tant de virevoltes ?
Plus de 200 ans que ça dure et ce n'est pas prêt de s'arrêter : l'opéra La Flûte enchantée a été créé en 1791 et est considéré comme le plus populaire de son auteur. Désireux de le faire connaître au plus grand nombre, la fondation Peter Moores s'est associée à la maison française Idéale Audience, déjà productrice du Madame Butterfly de Frédéric Mitterrand. Ensemble, et afin de célébrer l'année Mozart - le monsieur, s'il avait été plus robuste, aurait soufflé ses 250 bougies en 2006 -, ils ont monté cette Zauberflöte pour écran large. Ou plutôt faudrait-il dire The Magic Flute puisque le livret, à l'origine allemand, a été pour l'occasion adapté et modernisé en anglais par Kenneth Branagh et l'acteur Stephen Fry. Idée a priori suspecte mais qui au final se révèle la moins gênante de l'ensemble. Car ce qui dérange ici n'est pas l'idée générale de cette adaptation - une transposition assez ingénieuse dans un conflit qui évoque la der des ders - mais la manière dont Branagh s'escrime avec sa caméra.
Filmer un opéra, œuvre qui puise sa magie dans une alchimie purement scénique, « en direct », entre musique et théâtre, est toujours un exercice périlleux et traître. Et cette difficulté s'accroît dès lors qu'il s'agit de La Flûte enchantée. Car cet ouvrage est bien plus complexe qu'il n'y paraît. Fantaisie joyeuse, d'apparence inoffensive, c'est aussi un conte métaphorique - certains diraient franc maçonnique - sur le pouvoir de la raison et de la tempérance, la coexistence des contraires et le difficile chemin vers l'amour et la connaissance.
Double épreuve à surmonter donc pour celui qui voudrait en réaliser une version cinématographique et, comme le héros Tamino, s'affronter à ses mystères. Le metteur en scène se retrouve dès lors face à une alternative. Soit il laisse parler la musique et le chant et, humble, s'efface pour que les émotions et les significations s'expriment librement; c'est l'option choisie par Ingmar Bergman pour son adaptation volontairement naïve de 1975, tout à la gloire de la scène originelle. Soit il joue le cinéma contre le théâtre, multiplie les effets, pour souligner tel ou tel aspect de l'œuvre et crânement imposer « sa » vision. On pourrait dire que c'est cette voie qu'a suivie Branagh, s'il n'y avait un souci de taille : il n'a pas l'once d'un talent de cinéaste, et tel l'écervelé et bavard Papageno, pérore à tout va pour au fond ne rien dire du tout.
Le travail musical n'est donc pas en cause, et heureusement. Les interprètes judicieusement sélectionnés évitent l'écueil du numéro made in Broadway. Et l'orchestration de James Conlon emporte le morceau. Rien d'extraordinaire, mais rien de catastrophique non plus. Non, l'ennui qui pointe en de nombreux moments trouve plutôt son origine dans l'histrionisme de la caméra. Comme dans ses adaptations shakespeariennes, et particulièrement Beaucoup de bruit pour rien (1992), le comédien-réalisateur confond action et frénésie, pensées et arabesques. Son film court, virevolte, s'envole, explose, mais au final reste sur place, ne décolle pas. Il patauge dans ses mouvements de caméra et la monumentalité de sa représentation. Il tente de marier l'infiniment grand à l'infiniment petit, la délicatesse à la violence, l'amour à la haine, et ne sait qu'ajouter le kitsch à la laideur. Ce ratage se concrétise pleinement avec le premier aria de la Reine de la nuit, celui où elle interpelle Tamino et lui demande de sauver sa fille Pamina. Branagh a alors l'idée incongrue de filmer la bouche de la soprano en gros plan, de profil, et par un jeu de premier et second plans, en fait sortir une cohorte de chars menaçants. L'effet, du plus grand comique, désamorce la montée en puissance, et on se prend alors à penser que cette Flûte enchantée pourrait se voir... les yeux fermés.
Mais tout n'est pas de cet acabit. Kenneth Branagh, pour piètre cinéaste qu'il est, reste un excellent directeur d'acteurs et a choisi de faire jouer les chanteurs eux-mêmes. Cela permet de maîtriser le play-back et confère ainsi à leur jeu une certaine vraisemblance. On sent l'émotion qui unit la musique à son interprète. Ce qui n'est pas toujours le cas dans les opéras transposés pour le cinéma. Au fond, par cette force de la musique, c'est un peu du génie de Mozart qui vient à la rescousse du Branagh Circus. L'entreprise de celui qui se rêve en Barnum ne serait ici qu'une piètre petite chose si n'était l'esprit de Wolfgang Amadeus, tout en mélancolie et lucidité et qui lui insuffle un peu de son énergie. Quel meilleur hommage au fond que cette reconnaissance, même involontaire, de son prodigieux pouvoir ?
La Flûte enchantée
Réalisé par Kenneth Branagh
Direction musicale: James Conlon
Avec Joseph Kaiser, Amy Carson, Ben Davis, Rene Pape, Lyubov Petrova
Grande-Bretagne/France - 138 mn, 2006
Sortie en France : 13 décembre 2006
