La Frontière de l'aube de Philippe Garrel


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L'Amour fou



A l'image de son titre, La Frontière de l'aube repose sur un équilibre précaire, à la limite du magnifique et du ridicule. De sa poésie assumée, rare et risquée, naît un film d'un romantisme absolu et d'une grande beauté... très diversement apprécié.

Un photographe (Louis Garrel) fait le portrait d'une actrice (Laura Smet), dont le mari vit à Hollywood. Ils s'aiment. Adapté de Spirite, une nouvelle de Théophile Gautier, ce récit traite, d'une manière simple et belle, des choses essentielles de la vie : la mort, l'amour, la norme, la création, la responsabilité...

Les personnages sont vite et bien caractérisés. A la manière des impressionnistes, Philippe Garrel dresse, par petites touches (un regard, un geste), le portrait des deux amants. Ils sont seuls au monde, amoureux. De la photographie, superbe, émane un charme léger, nimbé de solitude, et une inattendue poésie du quotidien. Pourtant, entre les murs d'un Paris intemporel et désert, dont on ne perçoit guère le ciel, ils paraissent vite prisonniers, comme coincés dans un semblant d'éternité... inquiétante. Ce sentiment est renforcé par un cadrage de plus en plus oppressant pour François (Louis Garrel). Ainsi, par ce traitement expressionniste, perçoit-on le cheminement de sensations qui, progressivement, altèrent sa réalité.

Evoquer les grands thèmes de l'existence en utilisant le Noir et Blanc peut faire craindre un certain manque de modestie. Heureusement, le physique « nouvelle vague » de Louis Garrel et son jeu légèrement détaché, un chouia goguenard, font un parfait contrepoids à la gravité du ton et des thèmes. Par ailleurs, quelques jolies phrases d'auteur, en plus de permettre une respiration bienvenue, font passer avec finesse ce qui est peut-être l'idée directrice du film : le bonheur bourgeois, avec lequel le véritable Amour ne saurait s'acoquiner, est nécessaire mais impossible à vivre.

Subtil, joli et intelligent, le style rappelle les excès sublimes et naïfs de Cocteau ou Breton, avec la part de risque inhérente à ces démarches peu académiques. Il pose aussi les bases d'une tragédie superbe à laquelle, presque par surprise, certains se laisseront prendre. Pas tout le monde, hélas, comme l'ont montré les réactions si contrastées qui ont suivi la projection cannoise. Une incursion inattendue dans le surnaturel est à l'origine de quolibets qui ont pris Laura Smet pour cible. Elle a seulement la « malchance » d'incarner cette rupture de ton que rien ne laissait présager mais qui, à la réflexion, était assez subtilement préparée par un scénario qui distille, ici et là, des indices peu évidents à décrypter (le bon côté de la fenêtre, le « psy » de la plaque d'immatriculation,...). Mais qui y a-t-il d'étonnant à ce qu'un récit sur l'Amour fou, au-delà de sa parenté avec l'ouvrage du pape du Surréalisme (Breton), nous parle d'irrationnel et d'esprit tourmenté ? Alors, peut-être est-ce aussi l'extrême simplicité de traitement de cette « surprise » qui a désarçonné. Mais c'est en ça, pourtant, que l'histoire devient belle et puissante. Cette modestie de moyens contribue à nous rendre proche, sensible, et sûrement acceptable, une audace qui, à notre avis, ne pose aucun problème. Cette œuvre fragile peut agacer ou ravir. Elle nous a beaucoup plu.

 

La Frontière de l'aube
De Philippe Garrel
Avec Louis Garrel, Laura Smet, Clémentine Poidatz
Sortie en salles le 8 octobre 2008

Illus. © Les Films du Losange

 

Marc Petit Le 07 octobre 2008
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