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A Sète, Slimane, la soixantaine, est congédié des chantiers navals où il a oeuvré toute sa vie. Fier, il se lance dans une folle entreprise : monter un restaurant, sur une péniche à rénover, pour y servir le couscous de son ex-femme. Les problématiques de cet énoncé - chômage, inégalité face à l’emploi, conflits de l’occidentalisation (famille recomposée, couples mixtes) etc. - sont attendues mais ne constituent, heureusement, qu’un décor. En effet, Abdellatif Kechiche se concentre sur l’unique matière qui l’intéresse : la vie et ses soubresauts, avec le langage comme révélateur.
Le réel pour démarrer
A la manière d’un John Cassavetes, il attrape le réel sans se soucier de notre confort, proposant des scènes au réalisme - détails de la vie courante, gros plans, durée – quasi-documentaire. Comme chez le réalisateur américain, les personnages principaux ne sont pas donnés immédiatement et chacun est traité sur un pied d’égalité. Dénué de préjugé, le regard du metteur en scène les appréhende avec l’incertitude propre à la vie, où les héros ne se dévoilent pas au premier coup d’œil, mais se révèlent dans le temps. Et justement, le temps, il n’hésite pas à l’étirer d’une façon extrême et troublante pour conférer, à chaque crise, une éprouvante densité et une incroyable vérité. En jouant avec le sentiment d’une « durée réelle », il nous use, comme il use ses personnages, pour saisir leur humanité.
Le langage pour avancer

La fiction pour s’élever
Paradoxalement, l’extrême réalisme de cette approche formelle n’exclut en rien la fiction. Au contraire, elle y puise une formidable matière dont elle se nourrit pour gagner en épaisseur. La scène regroupant les influents notables locaux pour un test grandeur nature est bien improbable mais ne choque pas. Elle permet de respirer en sortant d’une réalité abrupte et laisse augurer d’un happy end à la Capra. Le magnifique travail préalable de Kechiche et sa troupe nous y aurait fait adhérer sans problème. Pourtant, un ultime soubresaut finit par élever l’anecdote au niveau du mythe dans un final aussi étourdissant qu’ouvert qui mêle absurde, destin et tragédie, (ou encore Icare, Sisyphe et l’éternel retour), la vie et la mort... Bouleversante, cette conclusion donne toute sa saveur à ces 2h30 sans concession et risque de faire date dans l’histoire du cinéma français. Sous le coup de cet ultime rush, le spectateur, pantois, est totalement récompensé d’avoir accepté les règles d’un cinéma où rien n’est donné d’avance.
Certes, Abdellatif Kechiche rend d’abord hommage à « sa famille arabo-française ». Mais en sollicitant notre participation, sans hésiter à l’éprouver, il nous rend aussi un bien bel hommage car il montre combien il a confiance en notre intelligence de spectateur. On voudrait juste lui dire merci.
La Graine et le mulet
De Abdellatif Kechiche
Avec Hafsia Herzi, Habib Boufares, Faridah Benkhetache
Sortie en salles le 12 décembre

Illus. © Pathé Distribution
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