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Abdellatif Kechiche place à nouveau le langage au cœur de son travail et sidère par sa capacité à capter le souffle de la vie. Triomphe de la dernière Mostra de Venise (Prix Spécial du Jury, Prix de la Meilleure Actrice et Prix de la critique Internationale), La Graine et le mulet est un film impressionnant. Du grand art, populaire.
A Sète, Slimane, la soixantaine, est congédié des chantiers navals où il a oeuvré toute sa vie. Fier, il se lance dans une folle entreprise : monter un restaurant, sur une péniche à rénover, pour y servir le couscous de son ex-femme. Les problématiques de cet énoncé - chômage, inégalité face à l’emploi, conflits de l’occidentalisation (famille recomposée, couples mixtes) etc. - sont attendues mais ne constituent, heureusement, qu’un décor. En effet, Abdellatif Kechiche se concentre sur l’unique matière qui l’intéresse : la vie et ses soubresauts, avec le langage comme révélateur.
Le réel pour démarrer
A la manière d’un John Cassavetes, il attrape le réel sans se soucier de notre confort, proposant des scènes au réalisme - détails de la vie courante, gros plans, durée – quasi-documentaire. Comme chez le réalisateur américain, les personnages principaux ne sont pas donnés immédiatement et chacun est traité sur un pied d’égalité. Dénué de préjugé, le regard du metteur en scène les appréhende avec l’incertitude propre à la vie, où les héros ne se dévoilent pas au premier coup d’œil, mais se révèlent dans le temps. Et justement, le temps, il n’hésite pas à l’étirer d’une façon extrême et troublante pour conférer, à chaque crise, une éprouvante densité et une incroyable vérité. En jouant avec le sentiment d’une « durée réelle », il nous use, comme il use ses personnages, pour saisir leur humanité.
Le langage pour avancer
Ce dispositif met en lumière, sans jamais le théoriser, le véritable carburant du récit, et donc de la vie : le langage. Explosif ou plombé d’insuffisances, il provoque des virages inattendus, fait avancer ou reculer. Au-delà d’un clivage arabe/français, c’est l’aptitude à la communication, écrite ou orale, qui segmente vraiment cette société. A l’image de ce qui constitue la vie et au risque de décontenancer, la mise en scène n’élude pas les temps morts. Cette audace, rare au cinéma, car plutôt casse-gueule, permet d’approcher au plus près la vérité des êtres et fait passer pour de l’improvisation ce qui résulte d’une écriture très précise. Avec une telle matière, tous les comédiens deviennent impressionnants de vérité, et donnent la sensation « d’être » et non de « jouer ». En particulier, la jeune Hafsia Herzi, récompensée du Prix de la Meilleure Actrice à Venise, dont le naturel crève l’écran, l’accent séduit et le débit impressionne.
La fiction pour s’élever
Paradoxalement, l’extrême réalisme de cette approche formelle n’exclut en rien la fiction. Au contraire, elle y puise une formidable matière dont elle se nourrit pour gagner en épaisseur. La scène regroupant les influents notables locaux pour un test grandeur nature est bien improbable mais ne choque pas. Elle permet de respirer en sortant d’une réalité abrupte et laisse augurer d’un happy end à la Capra. Le magnifique travail préalable de Kechiche et sa troupe nous y aurait fait adhérer sans problème. Pourtant, un ultime soubresaut finit par élever l’anecdote au niveau du mythe dans un final aussi étourdissant qu’ouvert qui mêle absurde, destin et tragédie, (ou encore Icare, Sisyphe et l’éternel retour), la vie et la mort... Bouleversante, cette conclusion donne toute sa saveur à ces 2h30 sans concession et risque de faire date dans l’histoire du cinéma français. Sous le coup de cet ultime rush, le spectateur, pantois, est totalement récompensé d’avoir accepté les règles d’un cinéma où rien n’est donné d’avance.
Certes, Abdellatif Kechiche rend d’abord hommage à « sa famille arabo-française ». Mais en sollicitant notre participation, sans hésiter à l’éprouver, il nous rend aussi un bien bel hommage car il montre combien il a confiance en notre intelligence de spectateur. On voudrait juste lui dire merci.
La Graine et le mulet
De Abdellatif Kechiche
Avec Hafsia Herzi, Habib Boufares, Faridah Benkhetache
Sortie en salles le 12 décembre

Illus. © Pathé Distribution