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Attendu avec impatience, le dernier film de Terrence Malick a été immédiatement encensé par la critique et porté aux nues par la profession (Ours d’or au festival de Berlin 1999).
Les deux premières heures du film sont exemplaires à décrire cette tension - dont la dimension érotique n’échappe à personne - entre l’homme et l’objet de son désir (la mort, la colline, le ciel,...). Cette tension s’exprime cinématographiquement par la fusion de plans improbables et d’une beauté hallucinante (on appréciera les panoramiques du début). Le film rappelle que Terrence Malick est l’un des derniers coloristes du cinéma international et que son sens de la composition est assis uniquement sur des techniques importées de l’art pictural. L’intrication de la technique (le bateau du débarquement, le corps mécanisé du soldat) et de la nature est parfaitement rendue par la palette des gris-verts que l’on retrouve déclinée tout au long du film tantôt incendiée par des traînées de poudre et de sang (les cadavres), tantôt irradiée de lumière vive (le superbe plan de la colline soulevée par des doigts de vent).
Tourné quasi-intégralement en décors naturels, la Ligne Rouge bénéficie de la chaleur sauvage des paysages d’Asie. Mais où Coppola allait chercher la moiteur et un ressenti d’étouffement, Malick est obsédé par l’épaisseur et la caresse de l’existence par la caméra . Le film, dans ses meilleurs moments, évoque la sensualité des vers de Saint-John Perse, à la fois travaillés à l’extrême et pétillants de spontanéité.
Les acteurs eux-mêmes - qui ont avoué avoir été malmenés dans leur travail et livrés à leurs propres démons - sont parcourus par cette ligne de partage. Leur technique n’est pas dissimulée (Nolte, par exemple, use de son corps comme il l’a appris en jouant plus sur sa gestuelle qu’il ne le faisait dans Affliction, Sean Penn en rajoute dans le créneau du rebelle au grand coeur) mais surlignée par la caméra afin de suggérer le débordement de leurs existences de personnages par delà les limites de la vie. Malick montre comment des ombres (il n’y a pas de héros proprement dit) peuvent accéder au statut d’hommes sans faire rien d’autre que de laisser parler leurs contours.
Les intentions de Malick ne sont peut-être pas, comme on l’a trop lu, de montrer l’absurdité de la guerre. Pourquoi l’acharnement de Nolte à mener ses hommes au casse-pipe nous apparaîtrait-il si " beau " alors ? Le film sonne comme ces théories holistes dans lesquelles l’homme n’a pas une position spécifique par rapport aux autres éléments. Les soldats malgré leur vaine agitation portent sur eux (comme ce GI qui caresse une feuille avant l’assaut), leur devenir- végétal, leur devenir pourriture. Le rugissement guerrier est un moyen, une sorte de footing macabre, qui permet de se nettoyer des illusions sociales et amoureuses (à l’image de cet autre soldat dont les flash-backs grotesques à l’eau-de-rose sont lessivés par une lettre où il apprend qu’il est cocu jusqu’à l’os) pour réintégrer visuellement le grand spectacle du monde. Car chez Malick, les corps d’hommes, même lorsque leurs mouvements sont gauches et maladroits (la scène de mort dans la rivière), sont aussi beaux que les paysages et mènent à une reprise en charge salutaire de leurs imperfections par la nature (le corps qui file dans le courant).
La Ligne Rouge pourra faiblir sur la dernière heure et paraître se répéter, elle n’en reste pas moins un film qui agit longtemps après le rideau, le pari relevé de faire sentir la matérialité du monde à des spectateurs qui, englués dans leur existence urbaine et aveugle, ont tendance à oublier leur inscription dans une totalité. Ce qui peut passer ainsi pour de l’écologisme ou une vague tentation new-age (la description des îles paradisiaques) n’en est pas. La ligne rouge est ce trait dont les peintres coloristes entouraient leurs personnages à l’esquisse pour en souligner la consistance. C’est une ligne de vie où la sève du monde coule à flot, avec la détermination et l’amertume d’une veine tranchée.
La ligne rouge
De Terrence Malick
Avec Jim Caviezel, Sean Penn, Ben Chaplin
Canada / Etats Unis, 1998, 2h50