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Qu'en est-il de tout ça aujourd'hui ? Plus grand chose. D'abord Liman est remplacé par Paul Greengrass, un inconnu récompensé d'un Ours d'or à Berlin avec Bloody Sunday, un film remarqué sans être très remarquable malgré certaines qualités. Ensuite, (et ceci dévoile aussi les lacunes de son film précédent) le problème de Greengrass est qu'il n'a aucune idée de mise en scène, ou plutôt il n'en a qu'une. La seule esthétique, le seul style, le rare dispositif qu'il connaisse, c'est la caméra portée, le genre docu-drama (comme dans Bloody Sunday), pris sur le vif, bougé. Un point c'est tout. Qu'il s'agisse d'une scène intimiste, de foule, de bureau, d'action comme une poursuite en voiture explosive ou bien d'un combat au corps à corps, tout est filmé à l'épaule. Greengrass ou le premier metteur en scène unilatéral. Il ne connaît rien d'autre et semble ne savoir faire rien d'autre. Cette esthétique par défaut, qui sied très bien à la série 24 (on aurait préféré Jon Cassar), peut avoir son charme si elle a un sens (24 encore), mais ici, pour un film d'espionnage de cette envergure, ce côté brouillon et peu lisible annihile tout le potentiel du premier film. Là où ce dernier savait passer avec force, élégance, fluidité d'une scène d'action (toujours lisible) surgissant de manière inattendue à des moments plus pausés (mais toujours prêts à rompre), Greengrass filme tout avec l'urgence du caméraman de guerre (un peu tendance Iñárritu, l'auteur d'Amours chiennes et 21 grammes), donc sans point de vue. Cette incapacité à filmer autrement démolit presque le film. Les scènes d'actions, pourtant très bien écrites sur le papier, bien chorégraphiées, techniquement bien conçues, deviennent sous la caméra de Greengrass illisibles et confuses.
Il reste quelques moments forts et spectaculaires, comme des éclats (l'accident sous l'eau à Goa très beau et émouvant, la poursuite sous le tunnel à Moscou, fracassante), mais l'ensemble est très décevant tant le film laisse si peu de place, de moment pour installer notre regard, pour voir. Dans La Mort dans la peau, Matt Damon est traqué, il n'a pas le temps pour lui ; l'esthétique de Greengrass a voulu s'attacher à rendre cela perceptible et constant, pourtant ce qui en ressort davantage, c'est la facilité et la grossièreté d'un tel choix appliqué à tous les instants. N'est pas Fukasaku (ndlr : le cinéaste japonais qui signa entre autres Tora! Tora! Tora! - en collaboration avec Richard Fleischer, Le Lézard noir et Battle Royale) qui veut. L'esthétique du chaos, ça se travaille.

Enfin, le film manque cruellement de l'innocence du héros - certes perdu à jamais, puisque c'est le principe - mais il aurait fallu imaginer avec un peu plus d'audace le rapport à la mémoire). Ainsi finis ces gestes que Bourne se surprenait lui-même à exécuter, finie la machine à tuer cachée dans l'inconscient, finie cette mémoire se reconstruisant de geste en geste, d'action en action, d'espace en espace traversé. Dans La Mort dans la peau, le héros est en pleine (ou presque) possession de ses moyens. L'inconnu, le caché, les zones d'ombres sont trop (ou mal) mises en lumière. La mémoire n'est qu'un champ prétexte à l'action que l'on exploite sans finesse. Les images souvenirs sont montées avec des ralentis hideux imbéciles. Le film veut rester dans le ton, trouver son rythme, sa dynamique, voire participer à inventer un héros reproductible en série, mais l'originalité s'est perdue. Matt Damon a beau continuer à courir au mieux de sa forme, le film s'essouffle. Dommage.
La Mémoire dans la peau
Un film de Paul Greengrass
USA, 2003, 120 mn
Avec : Matt Damon, Franka Potente, Brian Cox, Julia Stiles, Karl Urban, Gabriel Mann.
Sortie en salles le 08 septembre 2004.
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