La Nourrice de Marco Bellocchio


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Au nom de la vie !



La loi du silence ou le désir d'illusionner un cinéma politique. Bellochio en très grande forme et il le confirme. Son meilleur film depuis une vingtaine d'années.
Vittoria (mystique Valeria Bruni-Tedeschi), issue de la bourgeoisie (de l'ordre social) se voit contrainte de s'offrir les services d'une nourrice, femme du peuple (donc de l'ordre associal). Alors que l'enfant grandit, la nourrice entretient un rapport intime avec l'enfant, lien que ne peut établir Vittoria. Celle ci ne peut supporter la double trahison que représente l'éloignement physuqye et moral de son propre enfant. L'indifférence du début devient folie de jour en jour….

Car la douceur et le lyrisme de la première séquence (femmes travaillant dans les champs, dont la future nourrice) ne reflètent en rien le destin tragique du peuple. Cette force poussera Annetta, le personnage-titre, à vouloir connaître les belles choses de la vie, du langage, de la communication. Les êtres, selon Bellochio, sont des formes physiques aux langages iconoclastes. Annetta est un désir que Bellochio filme avec l'idée de rendre vrai les sentiments humains. La complexité de mes propos ne doit pas obscurcir ceux de Bellochio. Ce que je défends dans la magnificence de ce film, c'est d'avoir favorisé la réflexion de l'âme au détriment de la tourmente révolutionnaire que tout homme possède en lui. Selon le cinéaste italien, il faut se lever et dire non ! Il faut affirmer son dégoût du sevrage, l'injustice de l'inculture, à condition que cette révolution soit à but lucratif, qu'il y ait un gain concret doublé d'un apport intellectuel. C'est le cas d'Annetta qui en apprenant à lire et écrire, devient membre à part entière de la liberté. Elle acquiert une dignité, elle se sent respectée et fière de s'auto-dirigée.

Ce postulat est renforcé par une mise en scène étrangement fordienne. Bellochio pratique durant tout le film, un jeu visuel basé sur les entrées et les sorties de ses personnages. Pour cela, prenons exemple sur le réalisateur de La Prisonnière du désert (John Ford, 1956). Chaque fois que Ford veut traduire un quelconque sentiment, il s'emploie à utiliser les mouvements des acteurs et non de la caméra comme repère. L'entrée symbolise une question et la sortie, la réponse. C'est exactement ce que fait Bellochio dans La Nourrice.

Pour illustrer mes propos, je prendrais la séquence qui oppose pour la première fois Annetta et Vittoria. Le cadre serre au plus prés le visage d'Annetta. Celle-ci réponds aux questions du Dr Mori. Soudain l'apparition de Vittoria se traduit par une voix hors-champs. La caméra pivote sur elle-même et par un plan d'ensemble, nous présente la maîtresse du logis. Elle vient d'entrer, par conséquent elle interroge car elle ne sait rien. Or le talent de Bellochio est de suggérer cet état d'esprit par le regard que porte Vittoria sur Annetta, l'étrangère. Une vision dépouillée à l'extrême ou l'on peut deviner le début d'une folie empreinte d'une haine tenace. Lorsque Vittoria quitte cette pièce, la caméra la suit. Une chose est certaine, elle sait à présent que sa vie ne sera plus celle d'un ange qui passe. Désormais la vertu de cette nourrice lui fera de l'ombre.

Bellochio n'a plus la haine. Fini les œuvres contestataires aux démonstrations appuyées, fini les poings dans les poches et l'œil aux aguets. La Nourrice est une œuvre d'esthète. Un raffinement égal au romantisme du 19e siècle.

La nourrice
De Marco Bellochio
Avec Fabrizio Bentivoglio, Valeria Bruni-Tedeschi, Maya Sansa
Italie, 1998, 1h40.

Le 06 octobre 1999