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Son film dérive loin de tout didactisme et de toute forme contaminée par le reportage télévisuel. Il s'emplit d'écoute et de scrutation, d'attention et de sensations. Il baigne dans un silence qui, pour paraphraser Vercors, se prolonge, devenant de plus en plus épais et immobile, un silence seulement dérangé par les bruits du moteur et les sons inintelligibles de quelques voix. Tout à sa mélopée visuelle, Julien Samani ne s'attarde pas sur les gestes techniques. Pour autant, il attend ce qui, de ce monde de travail, peut surgir comme signe d'une force primitive, essentielle.
La Peau trouée place l'homme dans un environnement auquel il ne peut échapper. Il met en lumière l'interaction entre l'équipage et la mer, entre le bateau et le monde dormant sous les eaux. Les objets tanguent, oscillent, prennent vie, nous rappelant combien sont lointaines la terre et ses certitudes. De ce lien mutuel, confrontation banale mais que l'on croirait à chaque fois unique, sort le sang. Celui des requins, qui recouvre le pont dans toute son étendue ou gicle sur l'objectif, rehaussant d'un rouge de tragédie la longue scène de pêche ; celui qui, sous la lame d'un rasoir, perle sur la joue d'un pêcheur.
Ce liquide chaud, en mêlant son odeur au jaune des cirés, nous rappelle ce que l'existence a d'organique, de vivifiant et électrisant. Ainsi, sous ces carapaces d'hommes, dures et glacées, froides et immobiles, comme le fleuve décrit dans le lied de Schubert entendu en épilogue, s'écoulent des mots et des émotions que nous n'entendrons jamais. Nous ne pourrons qu'éprouver la solitude du silence et sentir, à travers la fin de toute chose, la présence de la mort. Telle est la vie. Lovée entre l'humain et l'animalité, entre la mécanique du travail et la pensée, cachée dans ces regards portés sur une mer étale, elle s'exhibe ici, forte, simple, douloureuse.
La Peau trouée
Un film de Julien Samani
Avec des pêcheurs de l'île d'Yeu et leurs familles
France, 2004
Durée : 56 min
Sortie en salles France : 23 mars 2005
- Lire les chroniques des trois autres moyens métrages de la collection "Décadrage" - Lire l'entretien avec Thomas Ordonneau, de Shellac, distributeur des quatre films de la collection "Décadrage"
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