La Peau trouée de Julien Samani


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Le Silence de la mer



Durant l'été 2003, le jeune cinéaste Julien Samani a embarqué dans un bateau partant pêcher le requin en mer d'Irlande. Son film, moyen-métrage remarquable, sort cette semaine dans le cadre de la collection "Décadrage". Loin du reportage, il forme un chant mystérieux sur la rencontre de l'homme et de la mort.
Il est toujours étonnant de voir la soi-disant modernité, dans ses aspects les plus émancipés, rejoindre les découvertes du passé. Ces retrouvailles ont souvent même quelque chose de bouleversant. Julien Samani en avait-il conscience lorsqu'il décida de filmer, en juillet 2003, le quotidien d'un équipage parti pêcher le requin au larges des côtes d'Irlande? Savait-il alors qu'il se retrouverait dans le sillage de Jean Epstein et de Robert Flaherty, ces cinéastes pionniers qui chantèrent la grandeur de l'homme dans sa lutte avec l'élément marin ? Mais si le Français (dans Finis Terrae en 1928 ou Le Tempestaire en 1946, tournés avec des pêcheurs bretons) et l'Américain (dans L'Homme d'Aran en 1934, centré sur un habitant de ces arides îles irlandaises) sculptaient le réel en usant de la fiction, le jeune cinéaste, qui signe-là sa première réalisation, nous transmet directement la matière vivante, sans commentaire ni discours.

Son film dérive loin de tout didactisme et de toute forme contaminée par le reportage télévisuel. Il s'emplit d'écoute et de scrutation, d'attention et de sensations. Il baigne dans un silence qui, pour paraphraser Vercors, se prolonge, devenant de plus en plus épais et immobile, un silence seulement dérangé par les bruits du moteur et les sons inintelligibles de quelques voix. Tout à sa mélopée visuelle, Julien Samani ne s'attarde pas sur les gestes techniques. Pour autant, il attend ce qui, de ce monde de travail, peut surgir comme signe d'une force primitive, essentielle.

La Peau trouée place l'homme dans un environnement auquel il ne peut échapper. Il met en lumière l'interaction entre l'équipage et la mer, entre le bateau et le monde dormant sous les eaux. Les objets tanguent, oscillent, prennent vie, nous rappelant combien sont lointaines la terre et ses certitudes. De ce lien mutuel, confrontation banale mais que l'on croirait à chaque fois unique, sort le sang. Celui des requins, qui recouvre le pont dans toute son étendue ou gicle sur l'objectif, rehaussant d'un rouge de tragédie la longue scène de pêche ; celui qui, sous la lame d'un rasoir, perle sur la joue d'un pêcheur.

Ce liquide chaud, en mêlant son odeur au jaune des cirés, nous rappelle ce que l'existence a d'organique, de vivifiant et électrisant. Ainsi, sous ces carapaces d'hommes, dures et glacées, froides et immobiles, comme le fleuve décrit dans le lied de Schubert entendu en épilogue, s'écoulent des mots et des émotions que nous n'entendrons jamais. Nous ne pourrons qu'éprouver la solitude du silence et sentir, à travers la fin de toute chose, la présence de la mort. Telle est la vie. Lovée entre l'humain et l'animalité, entre la mécanique du travail et la pensée, cachée dans ces regards portés sur une mer étale, elle s'exhibe ici, forte, simple, douloureuse.

La Peau trouée
Un film de Julien Samani
Avec des pêcheurs de l'île d'Yeu et leurs familles
France, 2004
Durée : 56 min
Sortie en salles France : 23 mars 2005

- Lire les chroniques des trois autres moyens métrages de la collection "Décadrage" - Lire l'entretien avec Thomas Ordonneau, de Shellac, distributeur des quatre films de la collection "Décadrage"

Manuel Merlet Le 23 March 2005