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Rarement film aura donné le sentiment d'une telle indigence. A travers l'histoire de Richard (Leonardo DiCaprio), jeune américain parti en quête d'une île préservée des méfaits de la civilisation, nous assistons à un défilé d'images à l'inquiétante vacuité. La mise en scène voudrait épouser le regard du héros jusque dans sa confusion morale.
Sur l'île, son héros découvre des hippies vivant dans une paix communautaire, en harmonie avec le lieu; mais il apprendra à ses dépends que ce groupe ne se préserve du monde qu'au prix du mensonge et du crime. Et, pour Boyle, ces actes malheureux résultent d'une sophistication et d'une violence essentiellement actuelle. Voilà, en résumé, les intentions du cinéaste, ou plutôt, ses orgueilleuses ambitions, le manque de discernement l'empêchant d'élaborer le moindre discours. La réalisation est partagée entre deux options, exclusives l'une de l'autre: Celle de faire sens et celle de l'épate. De ce dilemme naît une tension qui se résoud par la victoire de la seconde. De manière prévisible, puisque Danny Boyle n'a, ici comme ailleurs (Petits Meurtres entre amis, Trainspotting), aucun recul par rapport à ce qu'il prétend filmer. Arrive systématiquement un moment où il ne sait plus ce qu'il veut exprimer, et le spectaculaire, à l'effet immédiat et au final dépressif, prend le pas sur une hypothétique profondeur. Il n'aboutit fatalement qu'à la production d'un mauvais «trip», de ceux dont on sort diminué, atteint.
L'absence de distance vis-à-vis du sens induit des images sans substance, au contenu indéfinissable. Elles ne signifient plus rien. Aussi, indifférenciées, toutes se valent. Devenues simples stimuli interchangeables, elles ne sont plus là que pour elles-mêmes. Et selon un principe d'habituation, le spectateur, lentement anesthésié, sombre dans l'ennui. Cette atrophie des émotions se révèle dangereuse. Elle débouche sur une amoralité dont l'Histoire récente a montré l'horreur meurtrière. Au delà du flou axiologique, lorsque le sens est absent, tout est inconséquent et, donc, peut se dire ou se faire. De cette logique cynique, notre regard est ici la première victime. Quand Richard euthanasie, avec son accord, un homme dévoré par la gangrène, nous restons inerte et sans réaction. Nous nous désintéressons d'une scène qui, pourtant, devrait impliquer un questionnement moral. Le film étouffe notre entendement, en toute inconscience, ce qui le rend condamnable et détestable. Boyle souhaiterait montrer que le bonheur peut se vivre intérieurement, ici et maintenant, et non dans un absurde voyage vers un Eden illusoire. Mais, en bon opportuniste, il en est réduit à nous vendre un univers où, comme l'écrit Jean Baudrillard, dans La Société de consommation, «tout est ressaisi et dépassé dans la facilité, la translucidité d'un «bonheur» abstrait, défini par la seule résolution des tensions (..). Seule règne l'éternelle substitution d'éléments homogènes (...), dans un printemps perpétuel». Le meilleur des mondes, en somme.
La plage
Réalisé par Danny Boyle
Royaume Uni, Etats Unis, 1999
Durée 1h59
Avec Leonardo DiCaprio, Virginie Ledoyen, Guillaume Canet
Sortie salle France