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Chef d'œuvre du cinéma de Hong Kong, Chang Cheh signe avec "La Rage du tigre" un film crépusculaire, signe de la fin d'une époque. Porté par un duo d'acteurs exceptionnels, il rejoint ici la thématique de certains westerns de l'époque, dans une mise en scène de la violence et de la vengeance. Un must qui éclaire les liens cachés du cinéma asiatique et de l'Occident.
Ici, le héros, Lei Li (David Chiang) se retrouve, dès le premier quart du film, pris au piège d'un complot. Maître Long, qui passe pour un sage, l'inculpe d'un vol qu'il n'a pas commis, lançant à ses trousses le clan du Tigre. Tout l'héroïsme et tout l'art du combat de Lei Li ne suffiront pas à le sauver de l'embuscade : il y perdra son bras droit. A partir de là, pour sauver son honneur, il n'aura d'autre choix que de repartir à zéro, réapprenant tous les gestes et les techniques, en y incluant le déséquilibre du membre amputé. Fidèle au genre, les scènes d'entraînement sont un des grands plaisirs du film. Alors que la 36eme Chambre de Shaolin utilisait leur répétition comme ressort comique, elles sont ici un pur étalage de virtuosité corporelle et chorégraphique, une ode attendue à la persévérance et l'occasion de s'intéresser un peu plus à la personnalité (sans aller jusqu'à la psychologie) du héros. Soutenu par un ami et une jeune femme, Chang Cheh s'amuse alors à distiller une franche ambiguïté sexuelle dans son trio, soulignant à grands traits à quel point l'amitié virile s'étoffe dans le combat. Alors que ses deux acteurs, David Chiang et Ti Lung (un duo que l'on retrouve très souvent dans les films de Chang) se dévorent des yeux pendant tout le film, une scène parfaitement freudienne lève le dernier doute possible : alors que Lei Li s'en va, tenant l'épaule de son ami par son unique bras valide, la jeune femme court pour le rattraper, n'ayant qu'une manche vide à laquelle s'accrocher.
Cette ambiguïté qui fait plutôt sourire n'est pourtant pas l'unique spécificité de La Rage du Tigre. Troisième variation sur le thème du héros amputé réalisée par Chang Cheh (le titre original est The New One-armed Swordman, les deux précédentes ayant été réalisées en 1967 et 1969), ce film est en effet un aboutissement pour le réalisateur, un sommet dans sa carrière. Accumulant les combats de plus en plus sanglant, sublimement chorégraphié, le film se situe au croisement entre l'univers du merveilleux dans lequel baigne le Wu Xia Pian - avec ses combattants volants, ses costumes colorés, ses décors oniriques - et la noirceur du western américain de la même époque. Un western que l'on peut dire crépusculaire, dans sa remise en cause des notions traditionnelles de territoire et de héros, avec aussi une absence de bons sentiments et un retour en force du refoulé (on pense en particulier aux 40 Tueurs de Samuel Fuller, ou encore à l'Homme de l'Ouest d'Anthony Mann). La Rage du Tigre est ainsi un Wu Xia Pian crépusculaire. Le scénario y est réduit au minimum : une défaite et une vengeance. Les combats sont une montée visuelle vers le rouge, les jets de sang vont crescendo et les corps se font découper sans cesse. Filant la métaphore de l'amputation, Chang Cheh fait preuve d'une inventivité hors du commun pour faire périr ses personnages.
Wu Xia Pian noir et morbide, La Rage du Tigre est sans doute l'apogée de la carrière du cinéaste, son œuvre ultime, qui développe ses thèmes personnels (ultra-violence, homosexualité) tout en marquant la fin d'une époque. En effet, face à cet univers quasi-fantastique, Bruce Lee inventait à la même époque son propre genre, bien plus réaliste et avec le succès mondial qu'on lui connaît. C'est tout le cinéma de Hong Kong qui en sera bouleversé.
La Rage du Tigre
(The New One-armed Swordman)
Un film de Chang Cheh
Avec Ti Lung, David Chiang, Ku Feng
Hong Kong, 1971, 1h42
Reprise en salles le 26 janvier 2005
- La Rage du tigre : lire "Le sang des amants", le point de vue de Jérôme Dittmar - Bienvenue sur la planète Wu Xia Pan : des liens commentés
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