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Retour aux sources après les remakes et autres resucées de tous poils (voir par exemple le très recommandable Shaun of the dead, sorti en juillet). Toujours accroché à sa critique vive du capitalisme roi, George Romero se réapproprie le genre qu'il a en grande partie créé. Explorant de nouveau le monde de ces morts plus vivants que jamais, il réaffirme sa vision apocalyptique et poétique.
Land of the Dead est un film à contre-temps, bien qu'il tente de faire croire qu'il est de plain-pied dans notre modernité. Lorsque George A. Romero inventait le genre en 1968 avec Night of the Living Dead, l'esthétique documentaire du film collait à son époque. En 1978, avec Dawn of the Dead, le style télévisuel du film travaillait lui aussi une image liée au présent. De même avec ce qui devait boucler la trilogie, Day of the Dead en 1985. Dans Land of the Dead, fausse suite et vraie continuité de la trilogie, l'entreprise esthétique ne se soucie plus d'aucune modernité. Au contraire, le film rappelle davantage une approche stylistique de série B très marquée par les années 1980. Autant par ses choix narratifs, proches d'un film de Carpenter, et esthétiques, rappelant le réalisme et la fantasmagorie de la trilogie, que par son approche discursive et critique (celle d'un homme de gauche qui n'a jamais cédé), Romero va à rebours.
Se détourner de la modernité, c'est marcher dans le sens opposé du remake de Dawn of the Dead réalisé par Zack Snyder. Là où ce dernier s'engageait dans un discours sur la représentation, par un jeu constant sur l'esthétique, les images importées, la vidéo, la télévision, la publicité, le clip, Romero marche à contre-courant. Snyder envisageait la version de Romero comme étant déjà du passé, comme un souvenir, une référence culturelle. Il lui importait davantage d'être dans les images, dans leur texture même, qu'avec le film comme objet intellectuel avec un sous-texte, que celui-ci soit politique, social, etc. Il ne s'agissait plus de subvertir le genre par le scénario afin de proposer un regard critique. Du coup, en découvrant aujourd'hui Land of the Dead, issu d'un Romero comme ressuscité par la déferlante nostalgique du film de zombie - qui doit beaucoup aux Japonais créateurs du jeu Resident Evil -, on assiste à un retour aux sources. Avec notamment le même regard pamphlétaire qu'il y a une trentaine d'année : les riches vivent dans une citadelle paradisiaque et consumériste pendant que les pauvres survivent en bas, tout juste à l'abri des hordes de zombies errant aux alentours et de par le monde. Pendant que les riches profitent, les pauvres les entretiennent, avec pour chaque groupe son leader, y compris chez les zombies.
Utopie collective dégénérée
Land of the Dead renvoie ainsi à la grande obsession de Romero, l'utopie collective dégénérant par l'implacable modernité, le capitalisme roi et le consumérisme vorace. C'était déjà tout le sujet de son plus beau film, Knightrider, improbable récit communautaire d'un groupe de motards vivants dans un idéal moyenâgeux impossible. Mais si beaucoup, et Romero lui-même, trouvent utile d'analyser Land of the Dead à l'aune de la politique actuelle des Etats-Unis (avec l'inénarrable nouvel hyper concept pratique 11/09, qu'on met à toutes les sauces, et souvent les pires), de la guerre en Irak (le film y fait brièvement référence), et autres fantaisies hallucinées pleines d'amalgames pressés, le film tient bien plus par le romantisme nihiliste et la force de Dawn of the Dead version originale.

Entre l'idéal communautaire et la nostalgie des mondes finissant d'une part, une vision marxiste et un certain romantisme noir de l'autre, il y a comme des paradoxes. Ceci tient d'abord à la vision politique datée de Romero, qui n'a jamais réellement évolué depuis la fin des années 1960. Ensuite, et c'est ce qui fait la force de Land of the Dead (cet ultime opus où la « terre », comme le dit le titre, a remplacé le jour ou la nuit), sa vision apocalyptique n'a jamais cessé de procurer un sentiment de fascination. La poésie des lieux vides et des villes abandonnées, cette soudaine étrangeté contaminant le quotidien, l'angoisse teintée d'inexplicable face à l'absurdité qu'acquièrent les objets courants, semblent être une marque de l'inconscient collectif moderne. Devant les paysages urbains ou non où l'homme est une proie, notre monde devient un environnement étrange où les signes se font vestiges. Un espace où chaque chose prend la forme de la ruine, d'un souvenir de l'humanité. Une humanité en lambeaux, pour laquelle Romero entretient une fascination où la mort et la fin des temps coexistent. Inventant un cinéma de la désillusion et des valeurs défaites, ses films sont parcourus de visions traumatiques d'une sensibilité extrême. Les images clés que Romero a créées et qu'il continue à faire (la banlieue, la ville envahie, les zombies émergeant du fleuve…) oeuvrent vers une apocalypse poétique et inédite.
Land of the Dead
Un film de George A. Romero
Etats-Unis, 2004 - 1h33
Avec Simon Baker, Asia Argento, Dennis Hopper...
Sortie salles France : 10 août 2005
[Illustrations : Land of the Dead. Photos © Pan Européenne Edition]