Il y a cinq ans, Nanni Moretti nous laissait sur le bord d'une autoroute à la frontière franco-italienne en plein deuil, en plan large sous le vent, aux lèvres un sourire triste - c'était
La chambre du fils. Ces thèmes du remords et de l'impuissance, de la convalescence, sont aujourd'hui développés dans
Le Caïman, se fixant sur le fonctionnement social et politique du pays, renouant enfin et dans un grand souffle avec le « Tout est politique ». Ici, le réalisateur italien velouté et vengeur autopsie, à travers le parcours d'un producteur de films de série Z, les aléas de l'industrie du cinéma (scénario que l'on accepte après l'avoir seulement lu « en transversale », banque qui téléphone de façon menaçante, comédien-star qui lâche le film au dernier moment...), l'étouffement de la liberté d'expression dû à la toute-puissance berlusconienne, l'installation sombre et durable de sa séduction, les crises conjugales.
«
L'Italie oscille entre la tragédie et le folklore », lance le co-producteur polonais - «
... et le pire, c'est que les italiens se sont habitués à ce genre de saloperies », ajoute-t-il non sans raison, en nageant dans sa piscine. C'est cet aveuglement généralisé que dénonce ici Moretti, ce laisser-faire qui pousse l'une des protagonistes à s'inquiéter devant sa télé de l'image de Rome renvoyée au monde entier. Et en effet, Rome la belle, l'émouvante, l'historique, n'apparaîtra pas le long du film, comme s'il n'y avait pas de quoi être fier. Moretti a préféré resserrer l'histoire, et cadrer au plus près de son personnage principal, Bruno Bonomo, Latin inconséquent, brouillon et baratineur, tout juste caricatural de l'Italie d'aujourd'hui.
L'Italie cherche des compromis
C'est donc ici l'histoire de ce petit producteur, connu pour avoir signé «
Les Mocassins assassins » ou «
Maciste contre Freud », qui avoue sans vergogne avoir voté pour Berlusconi aux dernières élections ; l'histoire d'un homme qui a toujours eu peur des intellectuels, des films d'auteur, des communistes et des surprises. C'est un homme un peu rond et un peu môme qui ne raterait pour rien au monde les entraînements de foot de ses enfants, qui ne croit pas au désengagement de sa femme. Le changement de cap d'un gars qui, au final, après s'être engagé à la va-vite envers une jeune réalisatrice de gauche dont la force de conviction agit sur lui comme un moteur, s'éveille et se fait des surprises. Quelque part, Bonomo ressemble à l'Italie : marche la nuit perdu et comme hagard, ment à ses fils, n'ose croire à la faillite de son couple, joue au fric, cherche des compromis.
L'intransigeance de Moretti
Mais au-delà de la farce douce-amère qui jalonne le film, il faut voir Le Caïman pour l'intense plaisir qui se dégage de la dernière séquence : là où Moretti apparaît lui-même - heureuse surprise ! - en Silvio Berlusconi quittant le tribunal, ayant une fois de plus séduit les citoyens et les journalistes, puis annonçant, cadré serré depuis l'arrière de sa voiture, des prophéties de Cassandre, laissant derrière lui une nuit d'apocalypse. Le style est à la fois pompier et minimaliste, traduisant du manque de moyens de Bonomo à produire sa charge politique. Mais la force est là, dans l'accomplissement de Bonomo tout d'abord, puis dans le visage sombre de Moretti, dans son intransigeance et dans sa prise de risque mue par cette loyauté suprême de se mettre dans la peau de son adversaire (le film a été réalisé puis présenté alors que Berlusconi était encore Président du Conseil - ndlr).
Coup double de la part du réalisateur italien, charmeur éveillé à la fois aérien et inquiet, aiguillé par l'enfance et politisé, qui diffuse finalement et prodigieusement cette envie d'être à ses côtés - comme dans cette scène de la voiture où il apparaît une première fois, qui rappelle celle de la vespa dans le Journal intime, là où il balaye toutes ces histoires en chantant sur les disques de son pays.
Le Caïman
Réalisé par Nanni Moretti
Italie, 1h52 - 2005
Avec Silvio Orlando, Margherita Buy, Daniele Rampello
Sophie Berdah
Le 22 May 2006