Le Filmeur de Alain Cavalier


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Une histoire de l'oeil



Avec Le Filmeur, Alain Cavalier confirme sa position de franc-tireur du cinéma français. A partir de son journal intime filmé en vidéo sur plus de dix ans, il nous invite à une méditation sur la vieillesse, la faiblesse, la mort. Instants de vie, éclats d'images, il compose une mosaïque où le spectateur est invité à trouver sa place par lui-même : le filmeur, in fine, est tout sauf un voyeur.
Alain Cavalier est un cas particulier du cinéma français, un électron libre dont la filmographie étonne autant qu'elle impressionne : des films très différents les uns des autres, une longue période d'arrêt, et une quête de nouveaux horizons cinématographiques sans cesse renouvelée. Il suffit de repenser au magnifique Plein de Super (1976), échappée belle de quatre mecs qui font la route comme on rêve, et où souffle le vent d'une liberté de mouvement, de pensée, de formes. Ces derniers temps, à partir de Ce répondeur ne prend pas de message (1979) en fait, Cavalier fait de sa vie son œuvre, utilisant les centaines d'heures prises à son quotidien pour fabriquer tout seul des films miroir. La forme du journal, figure courante en littérature, a bien sur prospéré avec l'avènement des caméras numériques, et Cavalier s'empare de cet outil commun pour mieux traiter d'un sujet qu'on ne peut que filmer les yeux dans les yeux : le quotidien. Des yeux, il en sera beaucoup question ici, puisque pour la première fois, Cavalier se place dans l'image, apparaît en gros plan, se met en scène comme le commentateur-acteur d'une histoire autant subie que reconstruite.

Pourquoi cette envie de se mettre à l'image, là où auparavant, seule sa belle voix, complice et tendre, nous accompagnait ? Peut-être, pourra-t-on penser, à cause de ce cancer sur le nez, qui va le défigurer à plusieurs reprises au long des années. L'idée fondamentale du journal filmé, cette possibilité d'enregistrer ses proches, ceux qu'on aime, pour les garder quelque part à l'abri contre à la mort, cette possibilité donc, il se l'offre ici à lui-même, à ce visage qui va être transformé d'un seul côté, le faisant apparaître avec humour tel un Dr Jekyll et Mister Hyde. Alors que son grand-père meurt, que sa mère, très âgée, s'ennuie dans sa solitude, on comprend à chaque plan du film la profonde nécessité de capter le vivant pour éloigner un peu la mort, si présente, qui rôde. Elle est là dans ces fruits pourris, ces animaux qui n'ont pu résister au froid, dans cet immeuble qu'ils construisent en face du sien, lui cachant le soleil. Constat terrible et pourtant si lucide, Cavalier annonce, alors qu'il filme sa mère endormie, « elle pourrait mourir maintenant, alors que je la filme ». La vie ne tient plus qu'à un fil(m), dans Le Filmeur, rien n'est parfait ni idéal, mais bien ancré dans une gravité, celle de l'âge. Et pourtant, loin d'être un tombeau, le film ne cesse d'affirmer la vie, même dans son plus simple appareil.

Ce temps qui ne cesse de filer, Cavalier en fait, contre les coups du sort, son terrain de jeu poétique. D'abord parce qu'il filme, et que, l'un après l'autre, ses films sont des poches de résistances offertes au quotidien. Mais pas dans une poésie empreinte de nostalgie ou d'un catalogue des petites douceurs : avec ce Filmeur, c'est bien la vie, dans sa douloureuse corporéité, et consciente de sa finitude, que Cavalier épingle dans des petites scènes de combat, emplies d'amour, de désir, et bien sûr de peur. En voix off, ou bien commentant en direct ce qui lui arrive, Cavalier joue de la distance qu'il crée avec le présent, se situe dans un ailleurs, ni tout à fait là, ni vraiment maintenant, qui le libère des chaînes du présent instantané et de l'intimité exhibée. Son regard reste ainsi plein d'humour, seul ou dans ce tandem juvénile qu'il forme avec sa compagne, leur vie et le film se construisent d'épisodes volontiers burlesques. Difficile de croire que ces deux-là ont entre 60 et 70 ans, lorsqu'ils observent rigolards le poivrot du quartier tenter de rentrer chez lui, où bien une poule blanche immobile dans le salon. Car Cavalier a le chic pour observer le quotidien par un angle détourné, et s'inventer, le temps d'une réflexion, des poches d'imaginaire pourtant prises dans le bloc du réel. Son hommage à Claude Sautet, filmé le jour de sa mort, dans les toilettes d'un café - « Sautet filmait les cafés comme personne, je l'ai toujours envié pour cela » - condense à l'extrême cette force vive, inventive, qui vient buter sans cesse sur le même récif.

L'art de Cavalier consiste ainsi à s'inventer sa propre temporalité, à rester disponible à tout ce qui l'entoure, à voler des instants au temps. Somme de ces petites libertés, Le Filmeur entraîne le spectateur dans une réflexion profonde et grave mais aussi drôle et tendre. Un constat pas si paradoxal lorsqu'on réalise qu'Alain Cavalier demeure un cinéaste trop épris de liberté pour rentrer dans le rang, mais aussi trop sage pour n'en faire qu'à sa tête.

Le Filmeur
Un film d'Alain Cavalier
France, 2004
Durée : 1h40
Avec Alain Cavalier, Françoise Widhoff, Christian Boltanski...
Sortie salles France : 21 septembre 2005

Laurence Reymond Le 26 September 2005