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Le Limier - Sleuth

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Le salopard et le trouillard

Pas facile de refaire Le Limier après la version ultra cynique de Joseph Mankiewicz. Pourtant Kenneth Branagh ose et ne s’en sort pas si mal malgré une version light remaniée, à la fois proche et très éloignée de l’original.

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L’annonce de Kenneth Branagh aux commandes d’une nouvelle version du Limier n’était pas sans provoquer autant de craintes que de curiosité. Notre poli et inoffensif amateur transi de Shakespeare allait-il se diriger vers une nouvelle adaptation de la pièce d’Anthony Shaffer ou bien un remake du film de Mankiewicz, autrefois interprété par Laurence Olivier et Michael Caine ? Plutôt que choisir et pour ne décevoir ni oublier personne, Branagh a opté pour la meilleure solution possible (a priori) : une relecture de la pièce à partir de son adaptation par Mankiewicz. Double jeu donc avec d’un côté le script de Shaffer récrit par Harold Pinter, pointure de la littérature anglaise et scénariste de quelques chefs-d’œuvre de Joseph Losey (Accident, The Servant), de l’autre le film de Mankiewicz qui plus que de servir comme contrepoint esthétique, reprend Michael Caine pour lui faire jouer le rôle autrefois interprété par Laurence Olivier – le rôle de Caine étant désormais attribué à Jude Law, également co-producteur du film.

Entre les deux versions, un gap de trente cinq ans (1972-2007) et pas mal de petits changements. Pour qui connaît l’originale, la version Branagh risque d’abord de laisser sceptique tant elle est dense (le film dure près d’une heure de moins que chez Mankiewicz), davantage tournée vers l’action, les éléments clés du récit, que dans l’étirement vicieux des dialogues qui conduisait lentement l’histoire vers son précipice moral. Au départ, la trame est la même : Andrew Wyke (Michael Caine), célèbre auteur de romans policiers, invite l’amant de sa femme, Milo Tindle (Jude Law), dans sa somptueuse villa pour lui jouer un tour. Un jeu pervers pour l’humilier, se venger de cet affront fait à sa virilité, et surtout lui prouver son pouvoir, assoir sa domination en le manipulant tel un personnage de fiction. Il veut lui donner une leçon et ainsi prouver l’ampleur (mégalomane) de son intelligence. C’est un peu la revanche de l’esprit mûr (Olivier/Caine) sur la jeunesse du corps, la beauté physique (Caine jeune/Law), et une relecture de la lutte des classes : l’aristocrate cultivé contre le garçon coiffeur prétendu acteur.

Une relecture plus retorse mais moins radicale

Construits en trois actes, les deux films semblent fonctionner sur la même mécanique et la même idée : le renversement de la manipulation (humilier pour dominer) et l’intelligence prise à son propre piège. Chez Mankiewicz régnait plus que jamais sa signature, un immense cynisme, transformé avec aigreur et ardeur en méchanceté, en jeu si pervers qu’il devenait un théâtre sadique. Problème, Branagh est un garçon bien trop chétif pour oser porter un tel regard sur l’espèce humaine. Alors, pour compenser, il théorise tandis qu’Harold Pinter récrit complètement le troisième acte en donnant une dimension inédite à l’histoire. Une réinterprétation plutôt moderne, cohérente, plus ambiguë et démonstrative à la fois (elle énonce ce qui était implicite avant), jouant avec la sensualité innée et troublante de Jude Law. Mais si la relecture se veut plus retorse et psychologique, l’impact est moins radical que chez Mankiewcz, donc moins convaincant, faute de temps aussi pour s’installer.

Rien n'est laissé au hasard

Pour Branagh, la théorie consiste à renverser l’espace du film de Mankiewicz : la maison, ce personnage symbolique complexe, plein de signes. Là où régnait une atmosphère morbide de bazar, avec ses jouets, poupées et marionnettes à tous les étages (véritable contrepoint discursif du film), Branagh opte pour un décor ultra design, froid, un expressionnisme high-tech entre Caligari et Kubrick où le regard angoissant des poupées est remplacé par celui des caméras de surveillance. Surcadrages, décadrages, Branagh utilise l’architecture de la maison pour renforcer l’enfermement et souligner l’importance du décor comme scène. Il théorise ainsi le travail de Mankiewicz en l’adaptant à de nouveaux outils : le romancier met toujours en scène le coiffeur, mais il joue maintenant avec l’image, passe d’une caméra et d’un écran à l’autre, il est cinéaste et monteur plutôt qu’écrivain. Manière pas idiote de transporter la question du théâtre, centrale chez Mankiewicz, au cinéma par la vidéo, pour rappeler que dans ce jeu pervers tout n’est qu’apparences, images (de soi ou de l’autre), que chacun manipule jusqu’à l’éclatement brutal de la vérité. Branagh n’a ainsi rien laissé au hasard, son Limier est clean, pensé, à la fois relecture épurée et synthèse esthétique moderne. Est-ce que ça suffit ? Oui et non, peut-être par manque de cruauté, sa version est peureuse, un peu trop light, plus grise que noir. Ce qui ne l’empêche pas, malgré tout, d’être intrigante et non négligeable.

Le Limier (Sleuth)
De Kenneth Branagh
Avec Michael Caine, Jude Law, Harold Pinter
Sortie en salles le 13 février 2008

Illus. © Sony Pictures Releasing France

Jérôme Dittmar