Le Metteur en scène de mariages de Marco Bellocchio


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Liberté à l’italienne



Le nouveau siècle sourit à Marco Bellocchio. Après des années 1990 en demi teintes, sans grand succès, voilà qu’il nous offre une nouvelle réussite faisant suite à celles du Sourire de ma mère et Buongiorno, notte. Le Metteur en scène de mariages est une œuvre riche, anxieuse, presque foutraque. Un film improbable mais plein de vie.
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Ingmar Bergman et Michelangelo Antonioni se sont éteints le 30 juillet dernier. Cet été 2007 sera à marquer d’une pierre noire dans les futures histoires de cinéma, comme si une page de son passé venait définitivement d’être tournée. Pour autant, il ne faudrait pas oublier que certains cinéastes apparus dans leurs sillages et eux-mêmes d’un âge honorable continuent d’œuvrer activement. Présenté en 2006 au Festival de Cannes, Le Metteur en scène de mariages sort fort à propos pour nous rappeler cette réalité. Du haut de sa soixantaine bien tassée, l’italien Marco Bellocchio y exprime une vitalité et une inventivité qui feraient pâlir plus d’un chien fou tout droit sorti d’une école de cinéma. Son 22ème long métrage est un assemblage hirsute de thèmes, d’images, de sons. Un collage libre, qui s’affranchit des modes et du temps, presque anachronique, hanté par la mort et sa conjuration.

Son simple récit dans les grandes lignes ne dit rien ou si peu. Il pourrait même effrayer par son incongruité. Franco Elica, un cinéaste qui se fait appeler « Le Maître », doit se faire discret à la suite d’une accusation pour harcèlement sexuel. Exilé en Sicile, il fait la connaissance d’un homme qui s’emploie à filmer des cérémonies et, par son intermédiaire, d’un prince sicilien encore plus improbable que le Sami Frey qui l’incarne (doublé en italien, comme à la grande époque du ciné transalpin !). Elica tombera amoureux de la fille de ce noble déchu et essaiera de faire échouer son mariage avec un riche mais terne prétendant. A cette situation digne d’un roman de gare, il faut ajouter un autre cinéaste qui se fait passer pour mort afin de gagner le César local et des sbires aux airs de mafiosi. Sans oublier les coups de feu que le prince s’amuse à tirer dans son palais baroque, rempli de plafonds peinturlurés, de stucs et d’horloges. Un beau mélange qui pourrait sembler indigeste mais qui tient bien, très bien même. Car tout est dans le regard, le style, pierre de voûte d’un film figurant le parfait exemple du précepte qu’il nous rappelle à plusieurs reprises : « le cinéma, c’est le montage ».

On pourrait croire que l’inspiration de Marco Bellocchio bat la campagne. D’un côté, il part des Fiancés, un roman italien de 1840 signé Alessandro Manzoni et qui raconte les amours contrariés de Renzo le paysan et de la belle Lucia, convoitée par le seigneur Don Rodrigo. De l’autre, il extrapole à partir d’une scène de mariage filmée sur une plage. Il mélange les deux et obtient un film hétéroclite dans sa forme mais cohérent dans son propos. Car Bellocchio n’en démord pas. Il aime les femmes et la vie. Encore et toujours, il s’attaque à la famille dans ce qu’elle a de plus étouffant et sclérosant. Il se moque de la religion catholique et de ses conventions morbides. Franco Elica, interprété par un Sergio Castellito mutique, au regard mi-fatigué mi-éberlué, a beau être peu sympathique, il traverse ce monde étrange avec la volonté d’en casser les règles. Il est comme un dormeur éveillé se promenant dans un songe rempli de fantômes et de rites grotesques. Les femmes le regardent comme un être fascinant, les hommes comme un ennemi réel ou potentiel. Lui semble s’en contrefiche. Il avance, presque contre son gré. Il filme, instinctivement, naturellement. Parce qu’il ne sait pas faire autre chose. Il est porté par l’image. Par elle, il tombe amoureux. Grâce à elle, il brise les chaînes familiales et les traditions qui étouffent… et ainsi cherche à sauver la belle de l’enfer matrimonial qui l’attend, tel Orphée bravant Cerbère et ramenant Eurydice du royaume des morts.

Ce Franco Elica est comme un enfant égoïste. Peu lui importe le regard des autres. Seul compte son envie. Mais avant tout, il est un artiste, un être voué à regarder le monde des hommes, et peut-être, de manière utopique, à le transformer par sa vision. Ou au moins à ne pas lui être soumis. Le Metteur en scène de mariages est ainsi un film anxieux, travaillé par la temps qui passe et l’inaccomplissement, mais optimiste. Dans un tourbillon fantasmagorique, plein de rituels et de symboles, il met en action la puissance de l’art et du cinéma. La dernière scène en est d’ailleurs un bel exemple : deux êtres séparés par la distance de deux trains en marche, mais unis par la simplicité du montage. Joyeux instant qui dit, comme en passant, la magie du cinéma et celle de l’amour, capables d’abolir le temps et les distances. Une belle croyance que Bellocchio nous convie à partager avec lui.

Le Metteur en scène de mariages
Un film de Marco Bellocchio
Avec Sergio Castellito, Donatella Finocchiaro, Sami Frey, Gianni Cavina, Bruno Cariello, Maurizio Donadoni
Sortie en salles (France) : 22 août 2007

© Films sans Frontières

Manuel Merlet Le 20 août 2007
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