Le Peuple Migrateur de Jacques Cluzaud


Critique

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Des plumes pas si légères



Hitchcock nous avait prévenus. Un beau ramage n'est pas toujours synonyme de bienveillance. Aussi méfiez-vous du sourire de Jacques Perrin et de la splendeur de son nouveau film animalier. L'entreprise a beau avoir un beau plumage, il s'en exhale comme un relent de conservatisme.
Nous pourrions donner des chiffres, une durée de tournage, des indications géographiques. Nous pourrions souligner que les images du Peuple migrateur ne ressemblent à aucune autre, que nulle caméra par le passé ne semblait avoir approché les oiseaux d'aussi près. Nous pourrions chanter les louanges de ce film par le seul énoncé de ses exploits. Cela serait informatif mais poserait un problème certain. Car saluer son caractère spectaculaire ne dit rien du résultat de l'entreprise. Et il est pour le moins contestable.

Qu'importe la nature du film. Documentaire, essai ou fiction, là n'est pas l'essentiel. Il est cependant utile d'en décrire le principe. Durant plusieurs mois, des équipes de tournage ont parcouru la surface du globe et ont capturé sur pellicule les vols migratoires de divers volatiles. Puis, à Paris, le producteur Jacques Perrin s'est mis au travail et a monté tout ce matériau. A-t-il pour autant fait oeuvre de cinéaste ? Rien n'est moins sûr. Tout au plus a-t-il élaboré une oeuvre didactique. Le Peuple migrateur nous enseigne en effet bien de choses. On y apprend que l'oiseau, indifférent aux choses humaines, est symbole de liberté, et que l'homme peut faire preuve d'une férocité et d'un aveuglement sans borne face aux merveilles de la nature. On s'étonne de la pugnacité de canards volant au dessus d'une terre immense et pleine de danger. On s'effraie de la lutte pour la vie, une lutte qui bien sûr concernent autant l'être humain que son frère l'oiseau.

Cependant rien ne nous sera dit du minimum de sens critique à avoir devant tant de bêtise et de sentimentalisme. Investir la nature et ses composantes d'un sens dont elle n'a cure relève peut-être d'une poésie facile mais séduisante. Elle marque surtout l'abandon de toute réflexion. Parler du règne animal pour, au final, moraliser sur la condition humaine est au mieux une incurie, au pire le signe d'un esprit étroit et conservateur. Cette logique évite de définir et d'appronfondir les concepts qui font la singularité des comportements humains. Elle noie l'esprit sous des flots d'ignorance volontaire. Dans les identités entre animal et humain sollicitées par ce type de discours, on trouve toujours de la misanthropie. L'homme n'y est jamais accepté en soi. Réduit, presque effacé, il n'y est que le rebut d'une nature dont la seule raison est qu'elle procure peur et attendrissement.

Evoquer la soi-disant liberté des oiseaux est un mensonge. Rien n'est moins synonyme de liberté que ces êtres assujettis à une recherche permanente de nourriture et de lieux de reproduction. C'est aussi et avant tout un geste pour éluder toute pensée, une tentative de non-remise en cause les idées reçues. En affirmant cela, nous ne réclamons ni originalité ni profondeur d'esprit. Nous blâmons juste des valeurs réactionnaires qui, pour mieux séduire son public, se cachent sous les oripeaux de la beauté et de l'écologie.

Manuel Merlet Le 02 mai 2002