Le Sortilège du scorpion de Jade de Woody Allen


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Mystères éclairants



Voir un film de Woody Allen, c'est un peu comme pénétrer dans un temple. Le silence nous est imposé et nous intimide. L'homme et son oeuvre ont été intronisés, statufiés par la grâce d'un titre, celui de "génie vivant du cinéma mondial". Les ombres qu'ils projettent sont impressionnantes, d'autant que le cinéaste, du haut de sa petite taille, joue au timide craintif.
Face à une telle solennité, un désir nous démange. Celui de déboulonner l'idole, de faire preuve d'irrespect. C'est d'ailleurs une envie bien légitime. Tout sacré, par définition, induit une révolte. Alors, devant le dieu Allen, on est pris par un réflexe de suspicion et de rejet. Puis on se ravise. On se dit qu'agir ainsi serait déjà lui accorder trop d'importance. Cela l'investirait d'un statut qui en soi n'a de sens que dans l'esprit dérangé de quelques fanatiques, c'est-à-dire pas de sens du tout. On se ravise et on regarde avec sérénité. On prend le temps de juger dans le calme.

Et que voyons-nous ? Non pas, comme certains aimeraient le faire croire, un réseau de signes dont le sens, bien entendu profond, serait dissimulé sous des apparences de légèreté et de frivolité. Ni une fable dont la fantaisie ne serait que le voile couvrant un désespoir sensible aux seuls initiés. Non, nous voyons une comédie, et c'est déjà beaucoup. Plus précisément, nous assistons à une parodie, à un détournement d'oeuvre à des fins plaisantes. Le sortilège du scorpion de jade évoque certaines bandes policières des années 40, en particulier celles mettant en scène Nick & Nora ou Alan Ladd & Véronica Lake. Le talent est au rendez-vous. Les bons mots fusent selon le rythme édicté par Howard Hawks, les jambes fuselées se croisent dans des frottements de bas en soie, et les hommes lissent leurs chapeaux après s'être revêtus d'imperméables fripés. Le tout nimbé de morceaux de jazz, choisis comme il se doit avec goût. Les lois du genre sont donc respectées. On s'y croirait.

Tout dans ce film a le charme de l'évidence. Son intrigue est limpide, presque trop, et ses personnages sont typés à gros traits. Cette littéralité aurait pu lui être nuisible. Paradoxalement, elle en fait la singularité. Car voici une histoire dont la mise en image ne laisse rien dans l'ombre et dont les ressorts principaux sont pourtant l'hypnose et l'inconscient des protagonistes. C.W. Briggs, incarné par l'inévitable Woody, est un détective d'assurances "dur-à-cuire" qui a coincé plus d'un fraudeur. Il est amené à enquêter sur un vol de bijoux dont il est, sans le savoir, coupable. En effet, lors d'une soirée au cabaret, il s'est fait hypnotiser par un escroc qui, désormais, use de son pouvoir pour le pousser à commettre des crimes à son insu. A cette trame s'ajoute l'amour caché que Briggs voue inconsciemment à son chef, la redoutable mais séduisante Betty Ann Fitzgerald. Régulièrement, les dialogues évoquent la manifestation des désirs refoulés. Briggs, par son habileté à mener des investigations, est qualifié de truand qui s'ignore. Et on nous rappelle que les individus sous influence n'effectuent que des gestes qu'ils seraient susceptibles de faire de leur pleine volonté. Le spectateur est ainsi le confident permanent des secrets de chacun.

Aussi pas de mystère dans cette intrigue de bijoux dérobés et de coeurs volés. Le spectateur sait tout. Ses yeux et ses oreilles, omniscients, sont informés de ce dont les personnages eux-mêmes ne soupçonnent pas en leur for intérieur. On voit tout, ou du moins on le croit. Comme dans un tour de magie, rien ne semble avoir échappé à notre entendement, et pourtant... La surprise survient, et on s'étonne de s'être laisser berner. Rien de métaphysique, seulement la joie d'avoir été dupe sans que ça prête à conséquence. L'amusement seul compte. Dieu lui-même ne joue-t-il pas aux dés ? Alors pourquoi Woody Allen se priverait-il de menus plaisirs, et nous avec lui  ?

Le sortilège du scorpion de jade
Réal.: Woody Allen
Avec: Woody Allen, Helen Hunt, Charlize Theron, Dan Ayckroyd, David Ogden Stiers, Elizabeth Berkley.
USA, 2001, 1h42.
Date de sortie : 05 Décembre 2001

Manuel Merlet Le 05 December 2001
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