Le Sourire de ma mère de Marco Bellocchio


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Le dernier film de Marco Bellocchio est une fable sur la liberté, sur la résistance d'un homme à des pouvoirs qui essaient de circonscrire l'individu, de lui voler ses gestes et ses paroles afin de le corrompre. Ces instances si violentes, ce sont la religion et la famille. Ce qui fait du Sourire de ma mère un brûlot dont le classicisme légèrement distordu ne saurait dissimuler l'incandescence.
Le titre italien de cette fiction contemporaine est L'Ora di religione - "L'Heure de la religion", celui utilisé en France correspondant au sous-titre original. Elle montre les pressions subites par un artiste-peintre nommé Ernesto Picciafuoco qui refuse de participer à la béatification de sa mère morte, événement accepté et en partie orchestré par les autres membres de sa famille. Il ne faudrait pas pour autant se leurrer. Le sujet de ce film n'est pas une analyse de la place dévolue au christianisme au sein de l'Italie de Berlusconi. Son territoire n'est pas la sociologie. Il s'affirme au contraire du côté de l'individuel, du personnel, de l'intime. Ce dernier mot, peut-être celui qui caractérise le mieux l'émotion baignant ce brûlot à l'aspect fort aimable, est à entendre en deux sens. Il désigne à la fois, par son étymologie, la foi unissant un être à Dieu et, par ses racines, la vie intérieure, la plus en dedans, la plus secrète d'une personne. Ernesto est un être de refus. Pour fuir le monde qui s'impose à lui, athée plein de scepticisme, il se retire dans son atelier comme dans ses pensées. Là, il se repose dans la pénombre de ses souvenirs.

Le dernier film de Marco Bellochio, cinéaste ayant commencé sa carrière dans les années 60 avec Les poings dans les poches, qui déjà parlait de famille et de religion, entretient un lien très fort entre passé et présent. L'ancien y rencontre le moderne à plus d'un titre. Son sujet explicite, la prégnance de la religion dans la vie d'un homme, semble issu des préoccupations d'une autre époque, à tel point que son audace pourrait passer pour de l'incongruité. Les affronts lavés par le sang d'un duel y sont encore d'actualité. La musique, classique dans sa forme, est empruntée à des compositeurs contemporains, entre autres John Adams. L'ordinateur se venge de l'architecture et la peinture de notre temps fait face à la sculpture antique. Bellocchio marque ainsi son appartenance à un cinéma qui, bien qu'au plus près de son époque, n'a pas succombé à l'amnésie si prisée de nos jours. Il revendique l'art comme alliance du classicisme et de la subversion, mariage qui par son improbabilité produit les résultats les plus intenses et fascinants. Dans Le Sourire de ma mère, le monde se nourrit du passé pour mieux duper le présent. Le premier use de la respectabilité que lui attribue le second et s'inscrit en lui, le dévorant de l'intérieur afin de le posséder. Face à cette tentative de corruption, reste la résistance, c'est-à-dire la désacralisation de ce passé tant incertain, tant manipulé mais qui pour autant ne doit pas être oublié - ce qui serait une solution de facilité. Ernesto est l'un de ceux qui mène ce combat, seuls.

Cet homme veut se préserver. Il cherche à être intègre. On lui demande de reconnaître la sainteté de sa mère. Il répond par l'image crue et peu valorisante, mais sincère, qu'il en a gardé. On le sollicite pour manipuler le frère matricide et lui faire avouer le pardon que sa mère aurait dit en ses derniers instants. Il préfère nourrir le mutisme de celui-ci et consolider le mur de sa folie. Par tous les moyens, on essaie de le faire succomber. On va jusqu'à voler sa parole, ses mots. On les détourne, les falsifie, quand on ne tente pas de lui imposer. Comme ce sourire qui semble préoccuper tant de personnes. Tour à tour ligne figée, grossière, artificielle sur le visage de la sainte, ou signe de détachement, de cynisme arboré par le fils non réconcilié, il s'orne de mystère. En fait, il exprime le lien qui attache l'enfant à sa mère et, par conséquent, devient un des enjeux décalés, a priori secondaire mais en fait de première importance au niveau psychologique, des pressions agissant sur Ernesto. Avec constance, on l'interroge sur ce que veut dire ce sourire qu'il affiche à son insu, naturellement, lors des échanges plus ou moins tendus qu'il a avec ceux qui tentent de sanctifier sa mère. Soit on lui en retire le droit de possession, soit on l'oblige à reconnaître qu'il est similaire à celui de sa génitrice. Mais, toujours, l'homme refuse interdits et amalgames.

Il est face à une dictature de l'esprit qui ne cherche pas à lui dénier sa volonté, mais juste son droit à la parole. Elle ne prétend pas violenter, elle emprunte, c'est tout. On ne retire pas à Ernesto la possibilité de penser, on lui demande juste de faire. C'est pire. Car la compromission n'en est que plus insidieuse. Elle s'inscrit en l'être sans qu'il ait l'impression de s'impliquer réellement. Ce pouvoir a la rouerie de séparer le geste de la pensée et même se permet de promettre des avantages, des compensations à ceux qui accepteraient de le faire. Le peintre rejette ce contrat. En son intimité la plus profonde, il veut se garder de la corruption, de l'incohérence, au prix même de l'isolement. Heureusement, il n'est pas révolutionnaire, il ne se croit pas investi d'une mission et n'en reste pas moins homme. Aussi sa préservation se prolonge dans l'amour. Elle se consolide auprès d'un sentiment ambigu, peut-être réel, peut-être fantasmatique. Ernesto vit une romance avec une femme sortie de nulle part, une ensorceleuse au visage d'ange dont les charmes immédiats n'éloignent pas la suspicion. Sa silhouette, Gradiva moderne telle qu'imaginée par Wilhelm Jensen en 1903 dans sa Fantaisie pompéienne, circule comme dans un rêve, silencieuse, légère, désirable. Son apparente pureté ensorcelle. Mais nous ne saurons jamais si elle est rencontre du hasard ou conspiratrice destinée à séduire et manipuler Ernesto. Qu'importe. L'artiste affirme la primauté de la pulsion. Il succombe au pouvoir de la beauté, à ses saveurs bien réelles, simples et concrètes, à une force qui peut entraîner la chute des édifices les plus solides, des laideurs les plus installées. Il suffit que la grâce se mette en marche pour que le monument monstrueux dédié à Victor-Emmanuel s'écroule. Ernesto, tout comme Bellochio, déclare sans bruit, dans une ambiance feutrée l'énergie du plaisir et sa victoire sur la dictature.

Cette affirmation constitue la clé d'une esthétique où se mélange le réalisme et la perception subjective. Le point de vue du personnage principal vient régulièrement distordre la représentation. Il se pose sur le réel et en fait ressortir tout ce qu'il contient de mise en scène. Cette subjectivité déforme le monde pour mieux souligner le droit à l'expression personnelle, que ce soit celle d'Ernesto Picciafuoco ou de Marco Bellocchio. Le cinéaste italien a ainsi intégré à son film des éléments qui lui sont très proches. Plusieurs membres de sa famille apparaissent au générique et il est l'auteur des tableaux désignés comme les plus anciens d'Ernesto. Une manière de dire l'identité très forte liant le personnage à son créateur ; et que cette oeuvre, pour être critique, ne proclame pas obligatoirement la haine de la famille. En fait, Le Sourire de ma mère appelle à l'irrespect face aux pouvoirs, quels qu'ils soient, qui chercheraient à faire fléchir l'individu, à le corrompre en jouant des solennités et de la sacralisation qu'ils se sont accordés ; et à l'indépendance au-delà de toutes les instances - famille, nation, religion, ... - qui essaient de circonscrire. Le message est franc et direct, sa facture libre et belle.

Le Sourire de ma mère
Italie, 2002, 1h42.
Réalisation : Marco Bellocchio
Avec : Sergio Castellitto, Jaqueline Lustig, Chiara Conti, Alberto Mondini, Gianni Schicchi, Maurizio Donadoni, Gigio Alberti.
Sortie le 20 Novembre 2002

Manuel Merlet Le 17 December 2002
- Le (très beau) site officiel (vo): L'Ora di religione.