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Le Voyage en Arménie

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Voyage organisé

Le marseillais Robert Guédiguian largue les amarres. Ou plutôt s'envole pour de lointaines contrées. Avec Marie Desplechin au scénario et Ariane Ascaride devant la caméra, il explore l'Arménie, son identité, ses difficultés d'existence. Et sculpte un film en forme de monument, figé et manquant d'aspérité, de saveur.

De la fable à la comédie, en passant par le mélodrame et le film politique, la filmographie de Robert Guédiguian est loin de se réduire à un genre donné. Depuis 25 ans, ce cinéaste autrefois proche du parti communiste promène son regard critique bien au delà des frontières du petit monde de l'Estaque, ce quartier de Marseille où l'on a trop tendance à l'enfermer. Sa vision s'en émancipe régulièrement pour suivre des chemins inattendus. Néanmoins, ses titres sont tous de même nature: ils sont œuvres de cœur et d'âme. Ce qui, de prime abord, les rend touchants, mais pour autant ne les immunise pas contre une fâcheuse tendance à se contenter de bonnes intentions. Il en va ainsi de ce Voyage en Arménie, dans lequel Guédiguian rend hommage au peuple de ses origines familiales.

Le récit est prétexte à un regard qui partirait de l'extérieur du pays, du point de vue de l'étranger, pour en pénétrer progressivement la vie sociale et la réalité humaine, jusqu'à en être profondément affecté. Schéma classique, sinon éculé, mais le cinéaste n'est pas avare de conventions. Pour résumer, disons qu'une cardiologue marseillaise prénommée Anna s'envole pour l'Arménie à la recherche de son père. Atteint d'un problème cardiaque, il est parti sans laisser d'adresse, selon toute probabilité pour ce pays dont il est originaire mais qu'il connaît peu. Là-bas, elle découvrira une population et un mode de vie qui remettront en cause sa vision tranchée du monde, pleine de certitudes. Ses émotions s'en trouveront elles-mêmes perturbées.

La narration épouse donc la démarche du film, celle qui a poussé Guédiguian à tourner en Arménie. Là où le cinéaste nous montre un pays en pleine mutation, en renaissance, Anna s'enfonce dans une quête qui l'amènera à découvrir la réalité du pays, à en être participante. Volonté du cinéaste, point de vue de la caméra et regard d'Anna se confondent en un seul mouvement. Cette fusion aurait pu donner une immense liberté au film. Pensons au récent Bled number one qui, par un geste similaire, donne à voir l'Algérie contemporaine, dans toutes ses contradictions, avec une puissance rare. A l'inverse, Guédiguian ne parvient qu'à figer son film dans le monumental, malgré l'apparente modestie de la démarche.

Un hommage aux contours trop prévisibles
En cela, Le Voyage en Arménie entretient plus d'un rapport avec Le Promeneur du champ de Mars, son précédent film, centré sur les derniers mois de règne de François Mitterrand. Dans cette biographie, le cinéaste oscillait en permanence entre la représentation officielle, connue, et le quotidien de l'homme vieillissant. Pourtant, malgré l'extraordinaire interprétation de Michel Bouquet, la vision ne parvenait jamais à s'affranchir d'une image statufiée du personnage. En le confrontant régulièrement aux monuments, aux vieilles pierres, aux gisants de l'Histoire, le film cherchait à interroger son rapport au temps, mais au fond ne faisait qu'édifier un autre monument sans aspérité, dédié à la mémoire de l'ancien Président. De même, dans Le Voyage en Arménie, il cherche à conjuguer l'individuel, le fini, avec l'éternel, le destin d'un peuple luttant pour son identité. Avec comme symbole de cette permanence millénaire, le mont Ararat, qui recouvre le pays de son ombre protectrice ; et qui donne à cette description de l'Arménie une couleur grise, respectueuse, évidente, sans mystère, comme un hommage de granit.

Tout cela se voudrait chantant, varié, multiple, nuancé. Comme à son habitude, Guédiguian mélange les genres et rend compte des conditions sociales et économiques de ses personnages. Il en profite pour montrer la mondialisation telle qu'elle sévit dans les pays pauvres. Trafics en tous genres, système D, prostitution, la peinture se veut sincère et lucide. Il n'empêche. Malgré cette bonne volonté, le film est plombé par sa vision trop distanciée, en plongée, comme si les vues aériennes qui le ponctuent l'écrasaient de leur point de vue globalisant, de leur assurance. Car là est le problème : Le Voyage en Arménie ne part jamais en exploration. Il sait toujours d'avance ce qu'il va nous dire, nous montrer. Tout y est trop écrit, trop attendu. Ce qui sonne le glas de la liberté du spectateur, des personnages, du film.

Le Voyage en Arménie
Un film de Robert Guédiguian
Avec : Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Chorik Grigorian, Jalil Lespert, Jean-Pierre Darroussin, Marcel bluwal, Roman Avinian, Simon Abkarian, Serge Avedikian, Madeleine Guédiguian
France, 2006 - 125 mn
Sortie en salles : 28 juillet 2006

[Illustrations : © Diaphana Films]

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Manuel Merlet