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Les Climats

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Les yeux revolver

Nuri Bilge Ceylan (Uzak) s'impose comme un des grands cinéastes contemporains. Question d'échelle, Les Climats résout l'équation de l'intime spectaculaire : des larmes versées en été à celles de l'hiver, le film nous offre la circonvolution des cœurs au gré des révolutions terrestres. Portrait de l'artiste au travail, entre disparition et omniprésence, et mise en abyme d'un art du regard.

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Un couple se brise, un homme revient vers une maîtresse, puis décide de retrouver sa compagne. En trois temps, trois saisons et autant d'espaces différents, Nuri Bilge Ceylan promène son regard de peintre triste sur les voyages sentimentaux d'un quarantenaire. Tout est affaire de regard dans Les Climats, affaire hautement cinématographique, donc. Le regard pour ce qu'il contient d'absence douloureuse (la rupture), de proposition sexuelle (la drague) et d'attente insatisfaite (le désir). Pas surprenant que le film soit si peu bavard, ce qui s'exprime ici tient souvent de l'indicible. Ainsi, en plein été, alors qu'Isa (interprété par le cinéaste) prend des photographies de ruines, Bahar, sa compagne, s'éloigne doucement, le regarde, seule, et se met à pleurer. Interminablement et silencieusement. Principe qui se poursuivra tout au long du film, les corps restent ici énigmatiques - lui dort la tête posée dans un tiroir, elles rient et pleurent sans pouvoir s'arrêter.... Les gros plans scrutent longuement cette ultime et fascinante énigme : le visage de l'autre. Quelque chose d'absurde et d'évident à la fois se livre brutalement à nos regards. Quelque chose de rare.

Pour évoquer des époux séparés, les anglo-saxons ont ce terme parfait : estranged, «rendus étrangers». L'été dans Les Climats amène cette révélation, façon Camus : la plage, l'étourdissement, cette lourdeur assommante et solaire, qui éblouit jusqu'au geste fatal. Entre le rêve angoissé de Bahar, qui se voit ensevelie par Isa, et la réalité de la rupture sentimentale, qu'il lui annonce lors d'une conversation étrange, où le passé et le présent cohabitent brutalement, se dessine un paysage sensible et sensuel. L'incroyable beauté de ces images, la précision et la profondeur de champ inouïe offerte par la HD, s'ouvrent ici sur un gouffre de mystère, accentué par des effets sonores déroutants. La vérité n'appartient définitivement pas au même champ que le réel, et le film découpe l'espace de ces deux êtres, qui ne peuvent plus que se croiser, qui n'arrivent jamais au face à face, où même à se rapprocher sur un même plan. Séparés dans la profondeur de champ par une distance bien plus que physique, les amants sont pris dans un jeu de découpage qui leur interdit d'échanger un regard. Aucun champ contre-champ ne semble ici possible. Lorsqu'elle le regarde en face, il est totalement flou, lointain et s'apprête à l'ensevelir sous le sable. Dévorée par la plage, mangée par le soleil, Bahar appelle l'accident, joue avec la mort. Etrangers, ils le sont chacun à ce moment précis, à l'autre comme à eux même, poussés dans des retranchements où la logique n'a pas de prise. Le film saisit avec brio ces instants où l'autre apparaît soudain comme un pur mystère, s'éloigne irrémédiablement par un geste, un rire, un pleur, ou un acte fou.

Au cœur de ce mystère, le cinéaste lui-même, qui met son corps - sa carrure de beau gosse fatigué et sur le retour - en jeu, ou plutôt à l'épreuve. Epreuve physique d'abord, lors d'une «retournante» scène de sexe avec sa maîtresse, où l'échange des regards, ici consenti, entre Isa et une femme sphinx, se jouant de lui dans un rire qui semble ne plus en finir, s'actualise dans une étreinte ardente et brutale. Le jeu y trouve pourtant sa place grâce à une noisette qui trace le parcours de ces ébats mouvementés, entre adultes consentants. Epreuve du temps aussi, celui qui passe autant que celui qu'il fait, puisque le film tourne évidement autour des saisons, véritables écrins où la nature joue son rôle d'émerveillement (la neige, la plage, les sites historiques...), tout en inscrivant dans sa beauté même l'irruption de la sauvagerie, de la violence, de la mort. En ce sens, la grande question de cinéma que pose le film rejoint directement celle évoquée dans Le Portrait Ovale d'Edgar Allan Poe, reprise ensuite par Godard dans Vivre sa vie : comment filmer l'être aimé sans s'interroger sur son propre regard ? Ceylan pose ses cadres comme un peintre, mais y laisse entrer le quotidien dans toute sa cruauté et son absurdité.

Le cinéaste met ainsi son personnage, menteur et maladroit, à l'épreuve du désir des femmes, avec pour unique clé à cette énigme : le regard. Etre amoureux, ou bien plutôt tenter l'expérience du quotidien avec l'Autre, loin de toute idéalisation, est ici présenté comme une pure question de point de vue, une appréhension de l'autre, à défaut de compréhension. Une pure question de mise en scène. Et c'est un peu le leitmotiv du film : bien qu'il soit photographe à ses heures perdues, Isa ne voit pas Bahar s'éloigner de lui, dans un second plan littéral et figural. Lorsqu'il tente de la retrouver, c'est bien encore son regard qu'il lui faut d'abord capter, dans un face à face qui reste le pire des duels, la bien nommée «épreuve de vérité», filmée précisément dans une petite rue sortie d'un décor de western enneigé. «Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut placé», comme dans le texte de Poe, Bahar - la femme de l'artiste - disparaît dans l'espace neigeux. Disparue au détour d'un fondu comme on fait un clin d'œil. Ou comme on verse une larme.

I can turn and walk away
Or I can fire the gun
Staring at the sky
Staring at the sun
Whichever I choose
It amounts to the same
Absolutely nothing

The Cure, Killing An Arab

Les climats
Un film de Nuri Bilge Ceylan avec Ebru Ceylan, Nuri Bilge Ceylan, Nazan Kesal
Turquie, 2006 - 1h38

[illustrations : © Pyramide Distribution]

Laurence Reymond


• Casting de Les Climats

Réal. : Nuri Bilge Ceylan
Avec : Ebru Ceylan , Nuri Bilge Ceylan , Nazan Kirilmis , Mehmet Eryilmaz , Arif Asçi , Can Ozbatur , Ufuk Bayraktar , Fatma Ceylan , Emin Ceylan , Semra Yilmaz

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