Les Destinées sentimentales de Olivier Assayas

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Energique film en costumes

Adapté d'un roman de Jacques Chardonne, écrivain méconnu et futur pétainiste, Olivier Assayas n'a retenu de la trame que le meilleur, c'est à dire l'entrelacement entre le destin individuel (le couple) et le déroulement des événements historiques.

A la veine intimiste du cinéma d'auteur qui a fait la réputation d'Olivier Assayas (L'eau froide, Irma Vep, Fin août, début septembre), le film ajoute le souffle des grandes fresques : l'histoire d'amour entre Jean (Charles Berling) et Pauline (Emmanuelle Béart) est toute entière conditionnée, empêchée, marquée par le destin familial qui les englobe et les dépasse.

Au début du siècle, Jean Barnery, l'un des rejetons d'une grande lignée de fabriquants de porcelaine implantée à Limoges, est pasteur en Charente, où il rencontre Pauline, parente de l'autre branche familiale, productrice d'une éminente marque de cognac. A la suite de déboires avec sa première femme (Isabelle Huppert), il cause le départ de Pauline. Quelques années plus tard, alors que Jean a abandonné le culte et la fortune familiale, ils se retrouvent et partent vivre en Suisse, loin de tout. Mais bientôt Jean est rappelé à la tête de l'entreprise familiale qui périclite. La première guerre mondiale transforme les êtres et l'économie : le couple semble se défaire et la fabrique de porcelaine commence à sombrer. Jean consacre la fin de sa vie à l'élaboration d'un service ivoire apprécié seulement des plus fins connaisseurs et fabriqué à perte. La question historique est : l'homme doit-il renoncer à ce qu'il a de plus beau et de meilleur au nom d'un hypothétique progrès ? La question individuelle : le couple doit-il renoncer au monde pour se vivre pleinement ou s'y ouvrir au risque de s'y perdre ? A la croisée des deux, il y a ce que l'on perd et ce que l'on réussit à sauver : Jean et Pauline vivent côte à côte et semble-t-il sans se voir pendant des années pour se retrouver à la fin de leur existence, au seuil d'une époque à laquelle ils n'appartiennent plus, n'ayant plus rien d'autre qu'eux-mêmes.

Le film, par l'ampleur de son déroulement temporel et son décor provincial et bourgeois, procure le même plaisir que la lecture d'un bon roman balzacien, dont on suit les personnages sur plusieurs décennies. Il est, de même, partagé en « chapitres » annoncés par des titres. Mais loin d'avoir la lourdeur que son sujet suppose, beaucoup moins supportable au cinéma que dans la littérature, Assayas exploite les mêmes moyens que pour ses films contemporains : caméra très mobile et parfois à l'épaule, prédilection pour les plans rapprochés et les scènes intimistes. Le contraste ne choque pas et confère au contraire à l'imposante présence de la reconstitution une légèreté enthousiasmante. La scène du bal, classique du genre et symbole d'un monde appelé à disparaître, au début du film, est exemplaire de ce point de vue-là : la caméra suit le chassé-croisé des personnages et des regards et enregistre la naissance des sentiments.

A la liberté spatiale se mêle la liberté temporelle qui entraîne des ellipses et des dilatations (comme la scène du bal justement) très marquées, donnant au film l'intensité du vécu: une scène de bonheur d'un après-midi d'été est évoquée, à la fin, devenant instantanément souvenir. Les acteurs, en phase de maturité, incarnent de manière extrêmement convaincante ces existences de la jeunesse au crépuscule. A travers eux, loin de toute plate reconstitution, c'est la perception du sujet, et la destinée des sentiments, qui priment, et s'expriment, réconciliant film d'auteur et grand public, classicisme et modernité.

Les destinées sentimentales
De Olivier Assayas
Avec Charles Berling, Emmanuelle Béart, Isabelle Huppert
Suisse, France, 2000, 3h.

Judith Lindenberg Le 12 July 2000

Sur le web : - Lire la chronique de Clean. - Lire la chronique de Fin août, début septembre.