Les deux Anglaises et le continent de François Truffaut


Critique

Note du film  par la rédaction

Lecteurs

Note du film  par les lecteurs

Votre note

Film écrit



Dix ans exactement après Jules et Jim, François Truffaut réalise Les deux anglaises et le continent, adapté d'un roman du même auteur, Henri-Pierre Roché.
Au générique, il filme des piles de ce roman, manière de dire qu'il s'agit avant tout, et encore une fois, d'un film sur l'écriture, d'un film où l'amour et l'écriture sont inextricablement mêlés, où l'un vient combler le manque et l'imperfection causée par l'autre. Les deux anglaises est à plusieurs points de vue un faux jumeau de Jules et Jim. Il reprend, en l'inversant, le triangle amoureux : Claude, (l'incontournable Jean-Pierre Léaud) fait la connaissance des deux soeurs Anne et Muriel.

Cela se passe aussi au début du siècle (à l'époque où le romancier Henri-Pierre Roché a vécu ces histoires au fond autobiographique), mais d'abord en Angleterre. C'est peut-être cela qui donne au film une tonalité nordique, austère et violente. Claude tombe d'abord amoureux de Muriel, mais ils doivent être séparés. Au cours de son existence, retourné ensuite à Paris, il croise épisodiquement l'une et l'autre (et d'autres aussi), et commence à écrire leur histoire, faute de pouvoir la vivre, pour transformer leurs vies incomplètes et « boiteuses » (comme dit le metteur en scène dans La Nuit américaine) en destin : c'est le propre du romanesque.

Entre Jules et Jim et Les deux anglaises, dix ans d'histoire du cinéma et d'histoire tout court sont passés : le premier est apparu en pleine explosion de la nouvelle vague, et porte en lui une certaine légèreté, malgré le tragique ; tout dans le film est extrêmement vital, à l'image du cinéma de cette époque. A l'époque des Deux anglaises le cinéma est en proie à une certaine morosité et mai 68 a « interdit d'interdire ». Avec ce film Truffaut semble aller contre son temps, l'interdit se retrouve en son cœur, il en est le noyau dur : ce sont toutes les raisons qui empêchent les amants d'être ensemble qui créent dans le même temps l'espace du désir et de l'émergence de la parole et de l'écriture qui l'expriment.

Les dialogues, et plus encore les voix off, forment le tissu de ce film très écrit. Au début, la voix de Jean-Pierre Léaud qui murmure : « Cette nuit, j'ai revécu en détail notre histoire. J'en ferai un jour un livre ». Et à la fin du film, lorqu'enfin Claude retrouve Muriel et la possède pour la première et la dernière fois, dans un hôtel de Calais, l'image est accompagnée par le commentaire du cinéaste, qui travaille à dire ce qui échappe au langage : le corps. Ce film beau et sombre ne ressemble pas aux autres film du cinéaste, mais il porte en lui ses thèmes les plus chers, développés sur le versant de la gravité ; c'est une œuvre rare et moins connue, qui reste à découvrir.

Les deux anglaises et le continent
De François Truffaut
Avec Kika Markham, Stacey Tendeter, Jean-Pierre Léaud
France, 1971, 2h15.

Judith Lindenberg Le 28 juin 2000