Les Idoles de Marc\'o


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Pop contre culture



La ressortie du film mythique de Marc'O nous permet de replonger dans une époque faite de rage et de pensée, de culture pop de masse et de mouvements contestataires de marge. Un mélange détonnant qui se retrouve dans cette satire des yéyés, détournement à la manière situationniste dans laquelle les acteurs fous d'une époque folle s'en donnent à cœur joie. Un happening sauvage qui n'a pas pris une ride.
Gigi la Folle (Bulle Ogier), Charlie le Surineur (Pierre Clémenti) et Simon le Magicien (Jean-Pierre Kalfon) sont trois stars des yéyés. Au début du film, au centre d'une arène felliniesque surpeuplée de fans Mods à souhait, leurs attachés de presse organisent une rencontre entre le public d'anonymes aux grands yeux et ses idoles adorées. Mais, dès la première question, Charlie le Surineur sort des sentiers battus, et à travers les réponses, puis dans les flashbacks qui nous présentent leur vie « quotidienne » perturbée et solitaire, le film nous entraîne derrière le décorum du show business, nous dévoile la mise en scène du succès, la construction de ce qui, dès cette époque, commence à gangrener la société dans sa structure même. La société du spectacle, le mot est lâché…

Car Marc'O, s'il n'est pas un homme de cinéma, n'en est pas un parfait inconnu pour autant. Compagnon de route de Guy Debord et homme de théâtre, son travail avec les acteurs et sa réflexion menée dans de nombreuses revues et expériences scéniques donnent toute sa force aux Idoles, qui n'est pas un « grand » film, cinématographiquement parlant (bien que monté par un Jean Eustache qu'on imagine survolté). Formidable témoignage sur une époque, avec ses tenues inégalées, ses chansons bêtes copiées collées de la pop anglaise, le film agit à plusieurs niveaux. Le film ne se contente pas de singer facilement un style et une vacance sans grand intérêt. Au contraire, il se livre à un travail de reconstruction ou plutôt de détournement, pour employer la terminologie situationniste. Marc'O a écrit les paroles des chansons, elles ont un sens et une portée contestataire clairs - voire Gigi la Folle chanter la démence de sa famille, du papa qui aime donner des fessées à la grand-mère qui aime le regarder, ou Simon le Magicien (immense Jean-Pierre Kalfon), chanter le désamour du public, l'abandon après le trop plein.

En somme, on utilise la force de popularité de la forme pop pour mieux y injecter un acide qui vise à la détruire. Marc'O utilise aussi à merveille le talent de ses acteurs, tous incroyables et comme envoûtés par leurs personnage qu'ils avaient longtemps rôdé sur la scène théâtrale - on reste encore aujourd'hui hallucinés par leurs danses diaboliques de possédés. Poussée jusqu'à la violence, l'énergie des yéyés prend ici une allure funèbre et crépusculaire, qui s'insinue doucement, dépassant de loin l'aspect grotesque de la parodie.

Comédie musicale du désenchantement des Idoles, alors que leur règne ne faisait que commencer, le film livre aussi une réflexion toute actuelle sur le pouvoir de l'image. Manipulées, recueillies du trottoir, mariées de forces, ces idoles-là ne sont que des pantins, dont les fils sont tirés par des producteurs, attachés de presse ou autres gens de pouvoirs délicieusement dépeints dans le film. Mais on ne manipule pas des âmes, on manipule des images. Dans leur pacte quasi faustien, les Idoles découvrent au même instant la gloire et l'abandon, ou plutôt se révèlent qu'il ne s'agit là que de l'endroit et de l'envers d'une même pièce. Par la photographie et le jeu stupide des poses, dans lesquelles chacun doit pouvoir se reconnaître, Charlie, Gigi et Simon ont accepté sans le savoir de devenir les miroirs du peuple, et par là même son opium. Le film dévoile très bien comment le système de médiatisation vise à abolir « la rampe », la limite entre spectacle et spectateur, pour accentuer une fausse idée d'identité entre la star et le commun des mortels. On ne saurait viser plus juste aujourd'hui, lorsque l'on voit des inconnus se battre pour accéder à la Star Ac, ou des stars réduites à faire le ménage dans la ferme.

Tout le monde aura droit à son quart d'heure de célébrité, prédisait Warhol. Vendu comme le fantasme ultime à portée de la main, un devoir quasiment plus qu'un droit, Les Idoles nous révéle la célébrité dans son aspect mortifère, dans sa tromperie profonde. Nous ne sommes pas très éloignés ici du Ciao Manhattan de David Weisman, dans sa charge critique sur le mythe Factory. Car, une fois l'envers révélé, les trois stars n'en sont pas pour autant tirées d'affaire. De l'arène à la mort, Gigi, Charlie et Simon tracent la trajectoire fatale d'une image publique capable de dévorer les êtres. Ils sont les anges déchus qui nous montrent l'avenir.

Les Idoles
Un film de Marc'O
Avec : Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Pierre Clémenti, Bernadette Lafont
Sortie nationale le 16 juin 2004

Laurence Reymond Le 18 June 2004
- Consulter les salles et séances du film sur Allociné.fr - Lire aussi la chronique du film Ciao Manhattan et l'interview de David Weisman