Les Promesses de l'ombre de David Cronenberg


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Salade russe à l’anglaise



A History of Violence et ce dernier film de Cronenberg font diptyque. Même acteur principal, même jeu sur le thriller, mêmes thèmes. Pour autant, si le précédent film n’avait pas convaincu tout le monde, Les Promesses de l’ombre fera sans doute l'unanimité. Car le cinéaste y développe son univers de manière certes sinueuse mais magistrale.
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Ah ! le corps de Viggo Mortensen ! Loin de nous l’envie de faire dans la rumeur « bas de gamme », mais il faut reconnaître que David Cronenberg, pour son nouveau film, a une bien étrange manière de filmer l’acteur au charme ténébreux. Il porte sur lui un regard fasciné, sensuel, pour ne pas dire séduit. L’habillant de noir ou exhibant sa nudité, le cinéaste confère à ce corps un charisme vénéneux, le couvrant de tatouages et mettant en valeur sa musculature brute. Il en fait un être félin, racé, à la fois doux et dangereux. Bien plus que dans A History of Violence, leur précédente collaboration, on sent la puissance d’un regard, à la fois intrigué par son objet d’étude et transcendant. L’intérêt des Promesses de l’ombre tient d’ailleurs dans cette puissance. D’un côté, une histoire qui se voudrait inscrite dans la réalité contemporaine ; de l’autre, la vision d’un cinéaste qui nous amène bien au delà du sujet manifeste.

Le film est ainsi à la croisée des chemins. A l’origine, on trouve un script de Stephen Knight. Il avait précédemment signé celui du Dirty Pretty Things réalisé par Stephen Frears. Les deux se distinguent par une même volonté : celui de développer une histoire basée sur l’actualité, décrivant la vie des laissés-pour-compte de la mondialisation (Dans le Frears, les immigrés clandestins, prisonniers d’un trafic d’organes ; dans le Cronenberg, les filles de l’Est contraintes à la prostitution en Europe occidentale), et de lui conférer progressivement une dimension symbolique, sinon fantasmatique (ici, le rapt d’un bébé orphelin sur fond de célébration de Noël). La portée sociale est pleinement assumée, le discours contenu dans le récit se veut dénonciateur. Pour autant, Les Promesses de l’ombre fonctionne comme si Cronenberg voulait casser cette dynamique. Sa mise en scène semble briser cette veine socialisante. Elle l’étouffe, la recouvre, la transformant en simple toile de fond pour les obsessions du cinéaste. Preuve en est que, le glamour aidant, une totale absence de réalisme a guidé le choix des acteurs. Pour jouer des russes « pure souche » exilés à Londres, le film aligne le français Vincent Cassel, le new-yorkais Viggo Mortensen et le polonais Jerzy Skolimowski (le grand Skolimowski, le cinéaste un peu oublié de Deep end et de Travail au noir). On ne peut faire plus hétéroclite dans le genre !

Bien sûr, cela n’empêche pas de suivre l’intrigue avec curiosité, sinon intérêt. Une jeune russe décède seule dans un hôpital londonien, au moment même où naît son bébé. Afin de confier l’enfant à sa famille, Anna, une sage femme, décide de retrouver son identité. Elle part à la rencontre de la communauté moscovite installée à Londres, avec pour unique indice le journal intime de la mère décédée. Elle plongera alors dans la violence de la mafia venue du froid et de ses trafics humains, au péril de sa vie et de celle de l’enfant. Mais loin de s’enfermer dans ce récit à deux sous, David Cronenberg travaille l’image de manière très personnelle, à plein corps, littéralement. Reprenant la réflexion sur l’identité et les apparences entamée – trop timidement, selon nous – dans A History of violence, il la poursuit et la dépasse. Ainsi, si ces personnages bienveillants ou menaçants ne sont pas toujours ce qu’ils donnent à voir, ils nous fascinent par un tout autre aspect. Ils naviguent en eaux troubles, c’est certain, mais surtout ils baignent dans un monde où l’humanité semble réduite à des corps transformés en choses, en objets.

De là naît une tension. Entre le discours politique du script, sur la réification de l’humain au sein des sociétés capitalistes, et les fantasmes du cinéaste canadien, il y a comme un détournement. Ce qui intéresse Cronenberg, c’est avant tout la façon dont la matière corporelle change sous l’effet de la violence ; comment il porte en lui, sur lui une histoire, un secret enfoui. Le corps est tatoué, abimé, lacéré, transpercé, découpé. Il saigne et agonise. Ce qui nous offre quelques brefs visions « gore » dont Cronenberg a le secret, bien mieux insérées que dans son précédent opus (où elles semblaient comme plaquées sur le film). Mais ce corps est surtout vecteur d’une mémoire, d’une pensée. Il n’existe pas sans l’âme qui le porte et le guide. La matière, la chair, est alors expression de l’esprit. Finalement, malgré l’absence de monstres ou d’expériences impossibles, on retrouve dans Les Promesses de l’ombre tout ce qui fait le prix de l’œuvre de son auteur : une réflexion abstraite, presque philosophique, sur la matière humaine et son devenir.

David Cronenberg en grand cinéaste classique ? Après Faux-semblants, M. Butterfly et Crash, on peut maintenant en être convaincu. Par la seule force de sa réalisation, il imprime à une histoire sise dans la réalité, loin de tout fantastique, sa vision du monde. Si en plus, comme dans cet opus, il joue avec le genre, en l’occurrence le thriller, on a l’assurance que Cronenberg est un auteur aventureux mais sûr de lui et de son discours. Sans effets, avec une grammaire simple, il explore l’indicible de l’être, les rapports complexes de l’esprit et de la matière. Il avance, tâtonne, trouve. Il se cherche et nous trouve.

Les Promesses de l'ombre
De David Cronenberg
Avec Viggo Mortensen, Naomi Watts, Vincent Cassel
Sortie en salles le 7 novembre 2007

Illus. © Metropolitan FilmExport

Manuel Merlet Le 06 November 2007
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Casting de Les Promesses de l'ombre

Réalisateur : David Cronenberg
Avec : Viggo Mortensen, Naomi Watts, Armin Mueller-Stahl, Vincent Cassel, Raza Jaffrey, Josef Altin, Mina E. Mina, Aleksandar Mikic, Sarah-Jeanne Labrosse, Lalita Ahmed, Badi Uzzaman, ...



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