London River de Rachid Bouchareb


Critique

Note du film  par la rédaction

Lecteurs

Note du film  par les lecteurs

Votre note

Au coeur de l'Homme



De retour après Indigènes, Rachid Bouchareb n'a rien perdu de sa fibre humaniste. Au contraire, elle est l'essence et la raison d'être de son nouveau film, qu'il a en parallèle allégé de toute considération esthétique parasite. Résultat : une réalisation simple, juste assez en retrait pour laisser la place aux émotions fortes, les vraies.

Après Little Senegal et Indigènes, Rachid Bouchareb continue plus que jamais de tisser son œuvre humaniste. Misant cette fois sur l'épure cinématographique, il met de côté tout artifice pour faire reposer le cœur du film sur les personnages. Pas de lissage photo ou d'effet de caméra, ni lumières savantes, ni travellings compliqués. C'est la simplicité qui domine, sans pour autant tomber dans les travers du reportage mal fini. Le résultat sobre et sans prétention, en totale harmonie avec le sujet, est un idéal terrain d'expression du naturel.

Loin des excès du Dogme, dont on pourrait soupçonner - à tort - l'évocation, London River se rapproche plutôt du courant socio-réaliste britannique. Une filiation qui aussitôt constatée entraîne une inévitable conclusion : Ken Loach et Mike Leigh n'ont qu'à bien se tenir, car ce film n'a rien à envier à leur filmographie. On se moque que le réalisateur soit un français d'origine algérienne ou que la langue de Voltaire prédomine, cette « rivière londonienne » affiche un parfait accent british qui sonne juste de bout en bout.

A son service, Brenda Blethyn (Secrets et mensonges) et Sotigui Kouyate (Little Senegal), exceptionnels, livrent des prestations magistrales, toutes en finesse et retenue - de quoi rafler d'ailleurs l'Ours d'argent du meilleur acteur à Berlin pour Sotigui Kouyate. Indépendamment l'un de l'autre, ils pénètrent leurs personnages comme une seconde peau, sans pli ni faute de goût. Transcendante, la rencontre de ces deux individualités accentue encore la pertinence de leurs talents comme si, non contents de s'ajouter, ils se multipliaient.

Partant du fort contraste initial entre ces personnages (lui noir et musulman vivant en France, elle blanche et protestante installée à Guernesey), le rapprochement pudique qu'ils connaissent ensuite génère une émotion authentique, née d'une foule de sentiments parfois contradictoires mais toujours profondément empathiques. De la grande silhouette hésitante du malien à la rondeur inquiète de l'anglaise, le chemin a priori semé d'embûches se trace avec une évidence subtile et déconcertante. C'est une expérience riche et positive d'assister à cette ouverture vers l'autre, et de voir ainsi chuter les préjugés.

Le premier trait de génie de Rachid Bouchareb est donc d'avoir composé le duo parfait pour incarner l'humanité touchante de gens ordinaires. Sa deuxième force ? Toucher du doigt la vérité dès le départ, et ne jamais plus perdre le contact. En se concentrant sur une histoire simple à portée universelle. Une histoire qui raconte comment les parents, par-delà origines et religions, sont partout habités par le même souci de leur progéniture. Une histoire qui se nourrit de tension silencieuse et du désarroi des regards, pointe puis balaye progressivement les a priori, refuse la facilité binaire, guette l'essence de l'être. Une histoire capable d'élever un peu chacun, et que personne ne devrait manquer.

London River
De Rachid Bouchareb
Avec Brenda Blethyn, Sotigui Kouyate, Sami Bouajila
Sortie en salles le 23 septembre 2009

Illus © Tadrart Films

Julie Deh
Le 21 September 2009
- Exprimez-vous sur le forum cinéma
- Suivez le fil réalisateur sur le blog cinéma
- Rachid Bouchareb sur Flu : lire la critique d'Indigènes (2006)