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A l'été 2000, en Espagne, Terry Gilliam débute le tournage de son Don Quichotte. L'entreprise avorte au bout de dix jours. En nous contant ce naufrage, Keith Fulton et Louis Pepe parlent de l'achoppement de l'imaginaire sur le réel. Gilliam-Don Quichotte, même combat, nous disent-ils. Mais, au delà de ce parallèle a priori facile, leur passionnant documentaire célèbre aussi la prépondérance de l'art sur la vie.
Tout commence au début des années 90 quand Terry Gilliam, cinéaste à l'esprit plein de trop de rêves et d'images, envisage d'adapter le Don Quichotte de Miguel de Cervantès. Dix ans lui seront nécessaires pour réunir les fonds permettant la concrétisation du projet. Une décennie durant laquelle son désir a grossi de milliers de visions et de scènes fantasmagoriques. Nous sommes maintenant en l'an 2000, sous le soleil d'Espagne, et le tournage est imminent. L'impatience du réalisateur est si grande qu'il est prêt à accepter toutes les concessions budgétaires, mêmes les plus risquées, pour atteindre son but. Le montage financier du film est d'ailleurs des plus précaires. On peut dire qu'à l'instar des marionnettes que devra combattre le chevalier de pacotille, tout ne tient qu'à un fil. Mais, malgré les doutes et les retards, tout le monde est là. Les costumes sont près, les décors se montent, les repérages sont terminés. Il n'y a plus qu'à commencer. Surgissent alors des catastrophes qui, si elles ne sont pas les sept plaies d'Egypte, y ressemblent fortement. On navigue de Charybde en Scylla. Tout se dérègle, comme une parfaite illustration de la phrase fétiche de Joseph L. Mankiewicz, « la vie s'ingénie à modifier les scénarios que nous nous écrivons chaque matin ». Les embûches s'accumulent, jusqu'à l'inéluctable, l'arrêt du tournage au bout d'une dizaine de jours.
Heureusement Keith Fulton & Louis Pepe furent là pour tout enregistrer, avec la bénédiction de Terry Gilliam. Leur film, qui n'hésite pas à parodier les animations si chères à l'Américain des Monty Python, retrace, jour après jour, les péripéties du naufrage. Il colle à la chronologie des événements comme aux paroles des protagonistes. Le temps, son enlisement, ses échéances, ses impasses, ne sont pas éludés. Comme ils narreraient la triste histoire du Titanic, ils déroulent une tragi-comédie au dénouement déjà connu, inévitable. La cruauté des mots et des situations ne nous est pas épargnée. L'acte sacrificiel, le renvoi de l'assistant-réalisateur dont, comme l'exige une étrange coutume, la tête doit tomber afin de conjurer tous les problèmes, procure un réel dégoût. La grandeur de l'entreprise comme les étroitesses d'esprit sont là, en pleine lumière. Mais Fulton & Pepe s'intéressent avant tout à écrire la légende. Ils évoquent la malédiction qui semble toucher tous ceux qui, un jour, ont tenté de s'attaquer au livre de Cervantès et n'ont rencontré que des écueils, entre autres G. W. Pabst et Orson Welles. Ils font un parallèle entre Don Quichotte en butte à des moulins à vent qui, pour ses yeux de fou obstiné, apparaissent tels des géants et Terry Gilliam qui, coûte que coûte, imagine un film que la réalité s'évertue à étouffer dans l'oeuf. L'un et l'autre seraient les porte-drapeaux d'une imagination bien décidée à prendre le dessus sur le réel. La comparaison est évidente. Elle est presque trop facile. Mais la facilité n'est avérée que si elle signe la défaite de la réflexion et évite l'approfondissement de la pensée. Ce n'est pas ici le cas.
Parce que la comparaison prolonge une thématique qui court dans l'ensemble des oeuvres de Terry Gilliam, sans aucune exception, de Jabberwocky à Las Vegas Parano en passant par Brazil et Les Aventures du Baron de Münchausen. Elles mettent en scène des êtres qui, par insatisfaction du réel, se réfugient dans un imaginaire trouble et personnel. Leur cour se situe dans les liens tissés entre le monde dit objectif et la vie intérieure. Parce que Terry Gilliam porte en lui son film comme Don Quichotte ses espérances. Face aux premiers pas et aux balbutiements de son enfant, il a ce regard d'émerveillement propre à celui qui croit à ce qu'il voit. De son film encore imaginaire, il connaît les moindres détails. Il peut le jouer, l'incarner, l'animer à lui seul. Il est ainsi partout, dans tous les recoins. Il est Don Quichotte, il est le film. Beauté donc d'un documentaire qui nous laisse voir un corps habité, celui d'un être qui ne fait qu'un avec son oeuvre, une fusion que rien n'ébranle, même pas le chaos et encore moins l'imprévu. « C'est ce qui le rend superbe ; tout est dans sa tête », nous dit-on.
Et surtout parce que cette mise en regard n'étouffe pas le film, qui reste ouvert à l'exploration. Si Fulton et Pepe se concentrent sur le combat entre réel et imaginaire, ils n'enferment pas leur film dans cette voie. Aussi celui-ci se met-il à voler de ses propres ailes. Au delà de sa description d'une navrante victoire de la réalité, Lost in La Mancha célèbre l'importance de la création, la prépondérance de l'art sur la vie. Puisqu'il nous parle d'une absence, d'un film repoussé sine die, qui peut-être ne sortira jamais de la tête de son auteur, il en souligne le manque. Il dit le caractère indispensable de ce qui aurait pu être mais n'a pas été et donc, incidemment, de ce qui nous est donné dans et par l'art : la force de vivre. L'Homme qui tua Don Quichotte s'en ira-t-il rejoindre ces autres créations qui, pour n'avoir vécu que dans l'âme de leurs pères n'en sont pas moins présentes par l'imagination dans celle de leurs admirateurs frustrés, le Napoléon de Stanley Kubrick, le A la recherche du temps perdu de Luchino Visconti ou le Harry Dickson d'Alain Resnais ? Personne ne l'espère après avoir vu ces bribes d'images en lambeaux (à ce titre, nous ne pouvons que trop vous conseiller de rester jusqu'au bout du générique final). Personne ne veut le croire.
Lost in la Mancha
Réal. : Keith Fulton & Louis Pepe
Avec : Terry Gilliam, Jean Rochefort, Johnny Depp.
Royaume Uni, 2001, 1h29.
Sortie nationale le 16 juillet 2003
[illustration : Jean Rochefort. Crédit Photo : François Duhamel © Haut et Court]