Mala Noche de Gus Van Sant


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On the road again



Certains films restent parfois mystérieusement invisibles (voir notre rubrique Films perdus). C'était jusqu'à peu le cas de ce premier long métrage de Gus Van Sant, tourné dans la semi-illégalité et auréolé d'une réputation mythique. Véritable découverte, Mala Noche porte en lui la grâce incertaine du premier film, ainsi qu'en germe l'œuvre protéiforme et lumineuse d'un cinéaste sans pareil. Un bijou.
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Mala Noche est adapté d'un roman écrit par un quasi sosie de Gus Van Sant : Walt Curtis, poète, vagabond solitaire, perdu dans une ville sans qualités, Portland (là où vit encore le cinéaste). Dans ce premier roman, où il est question d'un jeune homme « que rien ne distingue » tombant fou amoureux d'un mexicain prostitué, lui aussi paumé et ne parlant pas un mot d'anglais, il est immédiatement question des grands thèmes fondateurs d'une certaine idée de l'Amérique, tout comme dans le cinéma de GVS : l'errance, la passion contrariée, l'Amérique dans ses temps morts et la sublime beauté des outsiders. Filmé à Portland, en 16 mm, dans un noir et blanc granuleux et contrasté qui évoque les grands photoreporters américains, de Paul Strand à William Klein, Mala Noche invente un rapport à la fois cru et fasciné pour ses personnages, sans fétichisme et en gardant une simplicité et un ton de chanson folk.

Rappelant aussi par instants les premiers films de Jim Jarmusch, Mala Noche est une ballade grave et élégiaque où les rues, les lieux, sont dépeints avec autant d'attention que ces personnages inattendus, sauvages, dont on partage comme par hasard un bref instant de vie. Plus que jamais fils de Jack Kerouac, William Burroughs et de la Factory (soir un certain âge d'or des années 70), le cinéaste filme ses jeunes acteurs avec une tendresse mais aussi un humour qui ne le quitteront pas. Frères aînés des River Phoenix et Keanu Reeves de My Own Private Idaho comme des deux Gerry, les personnages de Mala Noche demeurent des blocs mystérieux, dont la jeunesse s'éprouve à l'expérience du monde. Gus Van Sant invente ici pour la première fois ce rapport inouï des personnages aux décors, passant de plans ultra rapprochés à la John Cassavetes à un jeu burlesque et ludique avec le vaste paysage américain.

On pourrait passer son temps à tisser des liens évidents avec le reste de sa filmographie, mais Mala Noche est sans doute son film le plus proche d'une certaine forme d'« autobiographie », dans sa façon de mettre en scène à la première personne le mal être de jeunes homosexuels à Portland. Ce regard plein d'amour et de reconnaissance pour la marginalité et les marginaux de tous bords semble ici peut-être moins ambitieux, mais plus vital que jamais. Ballade sauvage dans un territoire non encore civilisé par une mise en scène brillante ou les futurs thèmes shakespeariens, Mala Noche est un doux rêve d'amour, une fantaisie sensuel, une errance rassurante. Quatre ans avant Drugstore Cowboy, Gus Van Sant signe là son film le plus joyeux.

Mala Noche
Réalisé par Gus Van Sant
Avec Tim Streeter, Doug Cooeyate, Ray Monge
Etats-Unis, 1985 - 78mn
Sortie en France : 11 octobre 2006

Laurence Reymond Le 10 October 2006
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