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Martha… Martha, ce titre désigne le personnage central du film, une femme, la longueur indéfinissable du parcours pour arriver jusqu'à elle, sa suspension, et une sorte de non-retour de Martha à Martha. Il désigne un état schizophrénique de l'héroïne ou de la narration elle-même qui nous perd, en cours de route, dans les méandres d'un temps affectif pur.
Sandrine Veysset développe ainsi une économie épidermique de la narration où les décors expriment l'intériorité des personnages. Ils sont une surface sensible intervenant comme dans les rêves, quand le monde est entièrement passé par le filtre de la subjectivité. Une très belle séquence qui représente le cauchemar de Lise est, à cet égard, un aboutissement du film, une apothéose baroque et inquiétante à partir de laquelle il amorce sa trajectoire finale vers un dépouillement et une ascèse progressive. L'image rejoindra, à la fin, l'austérité d'un Bergman ou d'un Dreyer. Mais nous retrouvons d'abord ces intérieurs bariolés qui étaient déjà là dans Y aura-t-il de la neige à noël ?, avec des pièces remplies d'édredons, de meubles récupérés et arrangés dans l'espace d'un appartement vétuste. Arrangés de telle sorte que de leur allure dépareillée naît une solidité, une unité nouvelle. Cette unité est l'œuvre de Raymond. Fripier, il étend jusque sur le corps de Martha et de Lise ce gracieux équilibre intemporel des vêtements récupérés, mettant de côté les plus jolis pour elles. Parce que c'est la façon qu'il a trouvé pour faire tenir leur improbable famille et son improbable sommet, Martha, à l'amour de qui il se livre comme à un destin, Raymond se trouve dans la situation du maître de marionnettes devenu esclave du monde qu'il a créé, qu'il doit faire tenir à tout prix et qui le pousse jusqu'aux limites de sa ressource. Arrive un moment de surcharge où le décor ne peut plus tenir, après le rêve de Lise.
Nous sommes d'autant plus réceptifs au langage de ces décors et à l'univers formel de la réalisatrice que l'identification du spectateur est principalement portée sur l'enfant, Lise, petite fille à la voix grave. L'éclairage crépusculaire de conte fantastique que son point de vue nous donne participe, comme les aménagements de Reymond, à la constitution d'un monde qui répondra à la trajectoire de sa mère. Il est seul à la mesure d'une compréhension sans jugement d'où la tendresse ne se laisse pas chasser, et d'un amour inconditionnel. Absence de jugement et de condition à l'amour qui résonne au fond de Martha… Martha, comme l'unique solution au traumatisme qu'il y aurait à être, la fille de sa mère.
Martha… Martha
De Sandrine Veysset
Avec Lucie Régnier, Valérie Donzelli, Yann Goven
France, 2000, 1h37.