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Match Point

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L'appât du gain

On croyait tout connaître de Woody Allen, on se trompait. Le New-Yorkais surprend avec son dernier film. Racontant l'ascension d'un jeune homme dans la haute bourgeoisie londonienne, il en profite pour fantasmer de façon enfin explicite, et transformer Scarlett Johansson en femme fatale.

Le nouveau Woody Allen est arrivé, à peine six mois après Melinda et Melinda. On se rend donc au cinéma à la fois dans l'attente de retrouver son univers familier (Manhattan, l'ambiance jazzy, les bonnes phrases, etc.) mais aussi avec l'appréhension de se dire (encore une fois) que s'il tournait moins, il collectionnerait les chefs-d'œuvre.

C'est donc avec étonnement que nous nous retrouvons à fréquenter les clubs de tennis et les salons de la haute société britannique. La musique classique et l'opéra (Verdi, Bizet...) ont remplacé les ritournelles habituelles des crooners américains. L'ambiance colorée et chaleureuse des rues de New York laisse place à des lofts donnant sur la Tamise avec vue sur Big Ben et comble de tout, Central Park est remplacé par la campagne londonienne ! Quant à la photo d'habitude colorée et chaleureuse, elle laisse place à une dominante blanc-glacial et à une qualité dont le réalisateur de Manhattan semblait de plus en plus s'éloigner.

Ce n'est pas la première fois que Woody Allen ose sortir de sa ville. Il avait déjà quitté les trottoirs de New York pour quelques séquences de Tout le monde dit « I love you ». Mais plutôt que de profiter des différences culturelles et architecturales pour se renouveler, il avait alors préféré aller encore plus loin dans un de ses domaines de prédilection : la comédie romantique, qui se terminait en apothéose sur les quais de Seine en comédie musicale à l'américaine. Aussi, on pouvait penser qu'en tournant à Londres, il transformerait également cette ville en pseudo Manhattan, il n'en est rien.

Si New York, ville-personnage dans la plupart de ses films, n'est pas au rendez-vous, on ne retrouve pas non plus Woody Allen acteur, ni un de ces alter ego qu'il a l'habitude de mettre en scène. Difficile de l'imaginer transposé dans le personnage de Jonathan Rhys Meyer, professeur de tennis, bel et ambitieux Irlandais. Que se passe-t-il donc chez le cinéaste? Le fan de la première heure s'en trouve bousculé et va même jusqu'à se demander s'il ne s'est pas trompé de salle. Ce drame est tout ce qu'il y a de plus profond, une comédie humaine noire et cruelle. Mais par bien des aspects, Match Point n'en reste pas moins un film de Woody Allen dans toute sa quintessence. Même si l'histoire se passe à Londres, on retrouve beaucoup du roman de Theodore Dreiser Une tragédie américaine - déjà adapté au cinéma par Josef von Sternberg (même titre, 1931) et George Stevens (Une place au soleil, 1951). Le film est donc profondément américain malgré son aspect British.

Il est notable que, ces derniers temps, Allen avait besoin de sang frais. En témoigne la présence dans ses films récents de jeunes actrices en vogue : Charlize Theron, Christina Ricci, Chloe Sevigny, Amanda Peet... Aussi pour les besoins de Match Point, il a fait appel à de jeunes acteurs anglais, Jonathan Rhys Meyer (remarqué en clone de Bowie dans Velvet Goldmine et aperçu récemment dans Alexandre) - dans le rôle de ce personnage qui découvre peu à peu la haute bourgeoisie et qui va devoir se confronter à de véritables choix existentiels -, Emily Mortimer qui traîne sa trogne sympathique depuis quelques années (Le 51e Etat, Scream 3, Young Adam) et le nouveau venu et "so British" Matthew Goode.

Dépucelage cinématographique
On pourrait d'abord croire que, partant d'un bon sentiment, Woody souhaite se mettre en retrait et donner sa chance à de jeunes acteurs. Mais Match Point est aussi un film de Woody Allen l'égocentrique, le névrosé, celui qui va chez les psy à longueur de journée et semble faire aussi des films pour compléter sa thérapie. Car le but de ce déplacement géographique est tout ce qu'il y a de plus vicieux. Il ne s'agit ni plus ni moins que du dépucelage (cinématograhique) de la jeune starlette américaine Scarlett Johansson (déjà vue notamment dans Lost in Translation). Dans Match Point, le côté pervers de Woody Allen ressort. Il lui aurait été impossible de traiter cette comédienne de cette manière là aux Etats Unis mais aussi dans un film où il aurait été également acteur. Le décalage lui était nécessaire.

Fini donc pour Scarlett de jouer les femmes enfants et les garçons manqués. Woody en fait dès sa première apparition, en blouse blanche et décolleté, une femme fatale, un pur fantasme masculin. Lors de cette séquence, les allusions sexuelles à peine voilées fusent plus vite que les balles de ping-pong. Woody transforme Scarlett, la jeune fille, l'innocente, l'idéal féminin en une vraie "flingueuse" d'hommes qui, en une seule réplique, embrase la salle de sa voix rauque. Jamais Woody Allen ne s'était permis de filmer une femme de cette manière, lui jusqu'alors assez distant et pudique. Et ce n'est que le début de tout ce qu'il va lui faire subir. Jamais Scarlett n'avait autant dévoilé ses formes. Nous sommes bien loin du côté pub de The Island. Lorsque la passion éclate entre son personnage et celui de Jonathan Rhys Meyer dans un champ de blé sous une pluie torrentielle, c'est vraiment le point de vue d'un Woody Allen pervers qui s'affirme. Woody, le gentleman maladroit qui aime les femmes, va jusqu'à filmer une scène de sexe, fait en soi inhabituel dans sa filmographie. On se laisse donc à penser que c'est elle, Scarlett, l'enjeu de ces parties de tennis, la raison pour laquelle le cinéaste a voulu tourner à Londres et monter à la volée.

Depuis longtemps, nous ne connaissions plus cette impression de ne pas voir un film à la Woody Allen en allant voir un film de Woody Allen. Match Point n'est pas une de ces fantaisies auxquelles il nous avait trop habitués ces derniers temps, mais un véritable drame, un film d'un cynisme rare. Ce qui ne signifie pas que le film ne possède pas les meilleures qualités de son œuvre. Au contraire, Allen continue à nous entretenir du hasard et de ses complications, des choix que la vie implique, jusqu'à l'imprévisible. Match Point surprend d'autant plus que le cinéaste s'était éloigné de la rigueur dont il fait ici preuve, tant au niveau de la réalisation (les habituels champs/contre champs laissent place à des plans séquences) que du scénario (dont les mécanismes sont huilés à la perfection). Le dernier Woody Allen est donc un piège machiavélique et brillant qui puise sa source dans le théâtre et l'art classique (les apparitions finales renvoient aux grandes tragédies grecques), poursuivant une réflexion atemporelle sur la vie. Œuvre d'un auteur qui est arrivé au sommet de son art depuis près de vingt ans, mais qui ces derniers temps semblait s'enliser et se répéter, Match Point prouve de façon stupéfiante qu'il est encore capable de renouvellement.

Match Point
Un film de Woody Allen
Etats-Unis/Royaume-Uni, 2004
Durée : 2h03
Avec Jonathan Rhys-Meyers, Scarlett Johansson, Emily Mortimer...
Sortie salles France : 26 octobre 2005

[Illustrations : Match Point. Photos © TFM Distribution]

Matthieu Perrin


• Casting de Match Point

Réal. : Woody Allen
Avec : Jonathan Rhys Meyers , Alexander Armstrong , Paul Kaye , Matthew Goode , Brian Cox , Penelope Wilton , Emily Mortimer , Janis Kelly , Alan Oke , Mark Gatiss

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