Monstres et Cie de Peter Docter


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Mon frère à trois pattes



Le croquemitaine ne serait-il qu'un vulgaire employé qui, après avoir dûment pointé à l'entrée de l'usine, s'installe face à une porte derrière laquelle dort sa prochaine petite victime, et cherche à tout prix à lui faire peur afin de recueillir l'énergie contenue dans ses cris ? Oui, si l'on en croit la dernière production Pixar distribuée par la firme Disney.
Pete Docter et quelques autres se sont amusés à imaginer un singulier univers peuplé de monstres travailleurs. Des créatures de cauchemar y côtoient des êtres aux contours étranges ou burlesques. Chacun vaque à ses occupations et file une existence tout à fait banale, faite de labeurs, de soucis et d'agréments, à l'intérieur d'une ville fonctionnant grâce à l'usine Monstres & cie. Celle-ci emploie des sujets chargés d'effrayer les enfants humains et de convertir leur effroi en une puissance motrice équivalente à notre électricité. Ces salariés de la peur usent d'une technique bien rôdée. Alignés dans un immense hangar, ils se placent chacun devant la porte qui leur a été attribuée, une porte uniquement retenue par une chambranle. Au signal, ils la poussent et pénètrent de l'autre côté, dans un monde, le nôtre, dont ils ne connaissent que des chambres d'enfants enveloppées dans l'obscurité de la nuit. Dans ce monde, le temps d'un hurlement, ils quittent leur statut d'ouvrier spécialisé pour devenir, aux yeux des bambins, le monstre tapi au fond au placard.

Cet argument constitue l'alpha et l'oméga d'une fable qui, pour peu qu'on y porte l'oreille, fait entendre quelques grincements. La banalité et la répétitivité de la vie de ces êtres constituent peut-être une légère faiblesse narrative, car elle implique une retenue et un certain enlisement du récit. Mais elle est aussi l'élément permettant la mise en parallèle de leur monde avec celui des humains. Car au final, ce dernier n'est-il pas celui qui nous intéresse le plus ? La virtualité se pare de beautés qui ne sauraient faire oublier l'univers qu'elle rejette dans un perpétuel hors-champ. Otons les matières somptueuses ou visqueuses recouvrant ces individus de pixel. Frottons-nous les yeux et regardons ce qu'ils sont vraiment et quelle est leur réalité.

Ils s'affrontent à des hiérarchies qui, quand elles ne sont pas acariâtres, imposent des réglements dont l'ancienneté balaie toute remise en cause. Ainsi, la présence d'un objet d'origine humaine ou le moindre rapport avec l'un de ces êtres à deux bras et deux jambes est qualifié de nocif. Leur occurrence entraîne une immédiate mise en quarantaine de la zone ou du sujet touché pendant qu'une équipe d'éradication détruit toute trace de l'événement. De fait, tout contact avec l'humain effraie d'une paradoxale manière ces monstres si familiers et entraîne une sévère punition. En d'autres termes, tout rapprochement avec l'autre est honni. A cette xénophobie non avouée s'ajoute une obsession de l'hygiène. Le moindre soupçon de contamination, la plus infime trace d'une intrusion étrangère impliquent un nettoyage disproportionné de la zone touchée. La malhonnêteté et la bêtise de ces comportements sont d'autant plus patentes que la fable, en sa conclusion, affirme leur tromperie et leur aveuglement. Elle met le doigt sur la dangerosité des préjugés, surtout quand ceux-ci tendent à être institués.

Cette petite satire dissimulée sous le masque de la comédie pour enfants est déjà intéressante en soi. Il ne faudrait pas oublier pour autant ce qui en constitue le nerf, une critique sans équivoque et assez effrayante d'un certain capitalisme. L'un des employés de l'usine, aidé de complicités, cherche à accroître le rendement de l'entreprise avec une machine expérimentale qui, si elle augmente effectivement la production de cris d'enfant, entraîne aussi la disparition de celui-ci. On voit donc se dessiner, entre les mailles de ces poupées électroniques, une remise en cause de la logique de rentabilité. D'une façon implicite, un discours mordant se développe. Il fustige ces volontés qui, pour produire en masse et augmenter leur chiffre d'affaires, n'hésitent pas à mépriser leur public, c'est-à-dire, à l'heure du triomphe du tertiaire, leur matière première. Par la symbolique, Monstres & cie condamne ce capitalisme qui scie la branche sur laquelle il est assis.

Les péripéties de la fable sont peut-être moins inventives au regard des précédentes créations du studio Pixar, les Toy story 1 et 2 et 1001 pattes. Elles culminent cependant dans un final étourdissant où tous les ressorts de l'informatique sont utilisés afin de créer un décor aux dimensions vertigineuses, un lieu où chaque recoin s'ouvre littéralement sur l'infini. Cette légère déception est surtout le prix à payer pour voir se développer un univers moins riche que par le passé, mais plus quotidien, plus sombre, plus inquiétant, et donc tout aussi passionnant. Si l'entreprise Disney, à l'imagination moribonde mais aux bénéfices grandissants, ne devait plus exister que pour financer de tels films exécutés par des équipes extérieurs à ses studios, comme Pixar aux Etats Unis et Ghibli au Japon, nous ne pourrions que nous réjouir. Malheureusement la réalité est tout autre.

Monstres & Cie
Un film de Pete Docter, Lee Unkrich et David Silverman
Etes Unis, 2002
Durée : 1h32
Sortie salles France : 20 mars 2002.

Manuel Merlet Le 20 mars 2002
Sur Flu : - Les chroniques des films du studio Pixar : Le géant de fer (1999), Monstres et Cie (2002), Le Monde de Nemo (2003), Les Indestructibles (2004), Cars (2006) - Lire aussi la news : Disney/Pixar : divorce animé - Tags : animation, Walt Disney, Hollywood, Pixar sur Ecrans le blog ciné