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Que faut-il alors entendre, à l'aune de cette dernière oeuvre, dans ce qualificatif de « classique »? Tout d'abord, en une continuité réelle avec le passé, il souligne le talent du conteur. Fluide, linéaire, le récit se suit avec lisibilité. Adaptation fidèle d'un dense roman de Denis Lehane, Mystic River s'articule autour d'une histoire criminelle prenante. Dave, Sean et Jimmy sont trois anciens amis d'enfance, séparés depuis que Dave a été enlevé par des pédophiles auquel il a réussi à échapper. Devenus adultes, leurs chemins se croisent de nouveau, à la suite de l'assassinat énigmatique de la fille de Jimmy. Par incidence, ce crime fera remonter à la surface quelques douloureux secrets. C'est avec assurance qu'Eastwood distille les indices nécessaires à la résolution du mystère, permettant au film de fonctionner comme un « whodunit » à l'atmosphère oppressante. Mais son art ne s'arrête pas là. En usant de moyens a priori éculés, en se les appropriant, il dessine une géographie de lieux et de personnes très singulière.
Les mouvements de grue ascendant sont une figure habituelle du cinéma américain, utilisés comme coda ou point d'exclamation. Répétés ici tels des scansions, ils servent à interroger autant le ciel, impassible et de plus en plus nocturne, qu'un horizon urbain sans limite, immuable malgré la survenue de tragédies individuelles. Ils lient des espaces - un parc public, un pâté de maisons, un bar au bord d'une rivière - qui circonscrivent les limites du tableau. L'air s'y resserre, de plus en plus étouffant, presque raréfié. Les êtres qui le respirent semblent vivre comme en vase clos. A l'intérieur de cette zone restreinte se juxtaposent des maisons d'où on épie la rue, la vie, à travers les rideaux des fenêtres. S'accumulent ainsi des appartements aux murs parfois décrépis où chacun se protège des dérèglements survenant à l'extérieur. A la limite, le film pourrait se résumer à une succession de rues vides ou pleines d'une foule d'anonymes et de façades où une humanité en repli ne montre le bout de son nez que pour mieux s'isoler des autres.
A travers cette topographie transparaît une méditation - car il s'agit bien de cela, le film fonctionnant comme un arrêt du temps en un point précis du territoire américain, un moment en suspension dans un monde pris dans le mouvement perpétuel du chaos. On s'attarde sur l'individu pour mieux observer les conséquences de ses choix dans ses interactions avec le monde et le caractère irrémédiable de ses actes. Fidèle à lui-même, Eastwood filme en prenant son temps, non pour contempler et admirer, mais pour mieux écouter et regarder ses personnages. Son style influe un rythme qui, bien sûr, a à voir avec les classiques d'antan et tranche sur une certaine production contemporaine mais surtout a pour fonction de laisser les êtres se raconter. Par cette démarche, il souligne leur profonde solitude, cet état qui court à travers toute son oeuvre et semble être, à ses yeux, l'essence de l'homme. Nourris d'illusions, ils croient s'en éloigner pour mieux s'enfermer dans cette cellule familiale qui n'est en rien un refuge.
L'individu est donc seul mais aussi la composante d'une famille. L'image que donne Mystic River de cette instance a de quoi faire frémir. Film structuré autour du chiffre trois (trois amis, trois lieux, trois meurtres), il la réduit à sa plus simple expression, celle de la trinité : le père, la mère et l'enfant. Du père, il ne reste que peu de chose, une âme en perpétuel remaniement, quand ce n'est pas en désagrégation. Quant à l'enfant, il n'existe que pour être sacrifié ou meurtri. Seule émerge la figure tutélaire de la mère. Jusqu'alors, dans l'oeuvre d'Eastwood, à l'exception de Sur la route de Madison, elle se remarquait par l'absence. Dans Mystic River, son visage, d'abord au second plan ou même effacé, va prendre une ampleur inattendue. Et ce n'est alors plus de la mère mais de mères qu'il faut parler. Multiples, elles protègent ou agressent, cassent ou reconstruisent. Elles émergent progressivement et, même dans leurs ratages ou leurs maladresses, font sentir leur rôle décisif. Elles ne semblent avoir qu'un but, consolider le noyau familial, quand bien même le prix en serait le meurtre d'un innocent ou le mensonge.
Cette vision terrifiante de la famille n'est pas bien sûr cautionnée par Eastwood. Au contraire, il la questionne et interpelle sur le conservatisme d'une société qui réduit les liens sociaux à ce seul espace de vie. S'il laisse entrevoir un début de quiétude après un dérèglement - une mise à mort - dont l'intensité glace l'échine du spectateur, il suggère qu'elle ne sera que de courte durée, un repos momentané avant la réouverture de cicatrices indélébiles. Le classicisme détourné de la mise en scène, par sa nonchalance et son apaisement apparents, ne rend que plus inexorable, implacable cette fatalité. Il permet d'avancer avec la conscience de l'homme qui s'interroge sur son prochain sans le condamner, explorateur d'une nuit où rôdent des loups bien humains et qui semble ne jamais vouloir se refermer.
Mystic River
Réal. : Clint Eastwood
D'après le roman de (people]Dennis Lehane (éditions Rivages)
Avec : Sean Penn, Kevin Bacon, Tim Robbins, Laurence
Fishburne, Marcia Gay Harden, Laura Finney, Thomas
Guiry.
Etats-Unis, 2003, 2h17
Sortie nationale le 15 octobre 2003
Sur le web:
- Le site officiel du film : www.mysticriver-lefilm.com
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