Noi Albinoi de Dagur Kari


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Quand Kierkegaard rêve d'Hawaï



Le film de Dagur Kari nous offre un autre visage de l'Islande, loin d'une nature somptueuse et des chants électro-féeriques de Björk. C'est ici "un crachat" sur une mappemonde que son héros Noi, étrange lycéen, rêve de quitter. Solitude, isolement et ennui sont les clefs de ce film sur l'adolescence, qui amuse et captive.
En Islande de nos jours, dans un fjord isolé par les glaces de l'hiver : Noi, pierrot lunaire, traîne son adolescence désœuvrée aux quatre coins d'un village perdu et enneigé, à la recherche d'un ailleurs. Le trouvera-t-il ? Ce film drôle et sombre nous laisse attendre une fin heureuse. Noi s'ennuie, partout, surtout au lycée qu'il ne fréquente plus qu'en dilettante. Ses journées sont rythmées par un même rituel, parcourir les rues enneigées de long en large, les mains dans les poches de son blouson gris-bleu comme ses yeux. Deux étapes s'imposent pour cet adolescent : un bar aux baies vitrées, toujours vide, et la boutique du bouquiniste local. En trafiquant la machine à sous dans la première, Noi récupère de quoi se boire une bière ; et, dans la seconde, il troque ses talents de joueur contre des revues pornos.

Dans son corps trop grand et avec son crâne rasé, Noi fait figure de dadais local. Il passe son temps à dormir, à avoir zéro en maths et à s'isoler dans la cave chez sa grand-mère pour rêvasser sur des diapos exotiques. Oui mais voilà, en même temps, c'est un champion du master mind et du rubbix cube, ce qui en déconcerte certains (est-ce un génie?). Et lorsqu'il s'empare du fusil de chasse, c'est pour faire décoller un vol d'oies sauvages, briser des stalactites et en tirer une musique cristalline (est-ce un poète ?). Il rencontre Iris et son univers bascule, se remplit d'une présence, car elle n'est autre que la fille du bouquiniste et la nouvelle serveuse du bar. Lorsqu'elle apparaît comme par enchantement derrière le comptoir, Noi y voit un signe du destin. Et le spectateur se surprend à espérer.

C'est que l'univers de Noi semble bien étriqué, entre une grand-mère quasi muette et un père en vieil adolescent fan d'Elvis. Le film ne cesse de parler de l'isolement. Rues désertes, bars et restaurants vides, tout le décor baigne dans une lumière bleue et froide qui, en permanence, pèse sur les épaules de Noi. Sortir et entrer sont les deux obstacles qu'il lui faut surmonter à chaque fois, que ce soit d'une maison ensevelie sous la neige, d'un lycée ennuyeux à mourir ou d'un bar quelconque. Quoique qu'il fasse, il est voué à l'errance. Finalement viré de l'école, il échoue comme manœuvre au cimetière, dont la prononciation phonétique en islandais est "Kierkegaard"! Le bouquiniste avait déjà évoqué ce dernier, à travers des maximes s'achevant en aporie : "Marie-toi et tu le regretteras, ne te marie pas et tu le regretteras Pends-toi et tu le regretteras, ne te pends pas et tu le regretteras". De fait, il ne semble pas y avoir d'issue pour Noi, perdu dans ce cimetière, excepté creuser une tombe : la sienne, comme le prédit le voyant du village ?

Seule Iris est aux yeux de Noi capable de "briser la glace". Mais pour fuir ce désert blanc et se laisser vivre sous les alizés, il faut de l'argent. Et Iris n'est pas Natalie Wood, pas plus que Noi James Dean, et l'Islande n'est définitivement pas cette Amérique où les échappées sauvages étaient possibles, quitte à s'achever dans le sang. La fugue lamentablement avortée, quel refuge reste-t-il à Noi? Comme un deus ex machina, un cataclysme vient dépeupler davantage son entourage. Loi du destin ou ironie tragique, ce dernier se retrouve dépossédé de tout ce qui l'enchaînait à l'ici. Cependant l'image ultime de la carte postale dont les palmiers et la mer s'animent ne doit pas faire illusion : si le rêve devient réalité, c'est dans l'esprit isolé de Noi qui est retourné s'ensevelir dans sa cave.

Le film de Dagur Kari est un film sur l'adolescence, comme tant d'autres mais décalé. La tragédie vient de l'extérieur, elle n'est pas inhérente à cet âge d'homme si difficile à surmonter. Ce Noi/ Noé seul rescapé reste muré dans un état d'exception ambigu, comme si le paysage, en déteignant sur lui, l'avait figé. Eternel adolescent, il est surtout celui qui assiste à la folie d'un monde replié sur lui-même, la plupart des gens "normaux" (proviseur, professeur, grand-mère, bouquiniste) ayant tous leur grain de folie parce qu'ils ont accepté l'ici.

Noi Albinoi
Réal. : Dagur Kari
Avec : Tomas Lemarquis, Thröstur Leo Gunnarsson, Elin Hansdottir, Anna Fridriksdottir.
Islande / 2003 / 1h33.
Date de sortie : 09 Juillet 2003

Florence Salé Le 09 juillet 2003







Casting de Noi Albinoi

Réalisateur : Dagur Kari
Avec : Tomas Lemarquis, Thröstur Leo Gunnarsson, Elin Hansdottir, Anna Fridrksdottir, Hjalti Rögnvaldsson ...



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