Parole et Utopie de Manoel de Oliveira

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Entre peinture et réalité

Dans sa forme classique, la peinture s'exprime dans un cadre en deux dimensions destiné à ne stimuler a priori que le sens de la vue.

Mais nombre d'artistes, en particulier ceux de la Renaissance, ont tenté de s'affranchir de cet apparent handicap. Ou plutôt ils s'en sont servis pour atteindre ce qui leur semblait jusque là interdit : le son.
En pratiquant un transfert de modalités sensorielles, en essayant de donner une représentation de sons à partir de stimulations visuelles, ils réussirent à toucher l'ouïe par la vue. Le monde se fit alors entendre par la grâce du trait. Depuis, que de paroles proférées et de cris poussés pour qui sait regarder ! Que de concerts d'armes entrechoquées et de ritournelles angéliques pour qui peut imaginer !

Cette union entre l'image et le son, où l'un engendrerait l'autre, beaucoup de peintres l'ont tentée. Mais seul le cinéma l'a pleinement réalisée et concrétisée, en inversant d'ailleurs parfois la proposition. Comme le disait Robert Bresson, ce moyen d'expression peut montrer par la seul magie du son. Il donne à voir par l'oreille. Avec Parole et utopie, Manoel de Oliveira s'insère dans cette généalogie qui fait du cinéma le successeur de cette peinture figurative, la logique de filiation l'amenant, dès lors, à revenir aux origines.

Le cinéaste portugais semble y interroger les frontières qui séparent peinture et réalité. Il nous suggère que, peut-être, se situent-elles sur un même plan, unies par une égale densité d'ordre à la fois sensitif et moral. Comment s'y prend-il ?
Soit qu'il fasse naître la musique indifféremment d'une scène de concert, la justifiant ainsi par la situation, ou d'une peinture montrant deux anges en pleine exécution musicale, l'origine de la mélodie devenant incertaine, ou, qui sait, céleste. Soit qu'il mêle à l'intérieur du plan paysages peints et éléments de décors réels, ou insère dans la continuité du film des tableaux du XVIIème siècle. A cela s'ajoute un très subtil nivellement des éléments composant la profondeur de champ. Le geste évoque ces tableaux où, pour la première fois dans l'histoire de la perspective, l'unicité du point de fuite permit un certain rendu de la réalité, les diverses strates de l'image restant encore emprisonnées dans la "bidimensionnalité" de la toile.

De nos jours, ce rendu étrange fait tout le prix des oeuvres de van Eyck , Paolo Uccello ou encore Antonello de Messine. Parole et utopie, par sa facture et le récit qu'elle sert, suggère d'ailleurs des rapprochements avec une œuvre magnifique de ce dernier, le Saint Jérôme dans son étude. Ici et là, il s'agit d'un homme sage que les travaux d'écriture et de lecture accaparent sans relâche. L'homme d'église est assis, et son attitude s'insère parfaitement dans le hiératisme de l'ensemble. Une chose cependant désunit les deux oeuvres : la voix.

Le film de Oliveira nous conte la vie d'Antonio Vieira, un jésuite portugais qui, au XVIIème, défendit les indiens d'Amérique du sud et les esclaves venus d'Afrique contre le mépris des colonisateurs européens. Théologien et diplomate, naviguant entre le Nouveau et l'Ancien Continent, il pratiqua le prosélytisme, avec pour seule arme la parole. Ainsi, si le tableau de de Messine est figé dans le mutisme du recueillement, le film, lui, est pris dans un flux de discours de plus en plus accru, atteignant en certains instants la fureur d'une voix qui ne se contient plus qu'avec difficulté.

Car, chez Manoel de Oliveira, tout est affaire de parole. Et donc d'écoute. Celle-ci est si essentielle qu'elle constitue le sujet de Voyage au début du monde, un de ces derniers films. Ce qui importe ce n'est pas tant la possibilité de parler que le fait d'être écouté et, donc, d'entendre. Selon cette logique, le "cogito ergo sum" de Descartes pourrait se décliner sous la forme du "j'entends donc je suis". De fait , la mort d'Antonio Vieira, sa fin, se signale moins par la disparition de son souffle ou par son inertie définitive que par son absence de réaction - et pour cause - à la lecture d'une lettre qui lui redonne le droit de vote au sein d'un collège religieux.

Cette éminence de l'écoute vaut pour les protagonistes de l'histoire comme pour les spectateurs. N'oublions pas que ceux-ci sont aussi des auditeurs. Leur attention aux mots est sollicitée. Mais l'erreur serait de croire que le seul contenu des discours et autres débats captieux filant à travers le film prime sur le reste. De toute manière, le texte est ardu, pour ne pas dire hermétique, malgré une certaine grandeur romanesque.
Non, l'intérêt est ailleurs. Il se trouve dans cette demande que nous fait Oliveira de contempler une parole, une mélopée, comme on admire, par le regard, une peinture ou un visage. Cette contemplation a une valeur religieuse ou, au moins, spirituelle qui ne doit pas néanmoins nous empêcher de la savourer. Et à une époque, la nôtre, où entendre et se faire entendre deviennent difficiles, où le respect dû à l'autre par une oreille attentive semble lettre morte, le Parole et utopie de Manoel de Oliveira déclare son caractère précieux. Dire l'importance de l'écoute n'est pas d'ailleurs qu'un geste esthétique, mais aussi, certainement, politique. Et même si l'œuvre se termine sur la reconnaissance de la vanité de toute chose et de toute volonté, dire cela, au présent, maintenant, ne sera peut-être pas fait en vain.

Parole et utopie
De Manoel de Oliveira
Avec Leonor Silveira, Luis Miguel Cintra, Renato Di Carmine
France / Brésil / Portugal / Espagne, 2000, 2h10.

Manuel Merlet Le 17 January 2001

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