Pork and milk de Valérie Mréjen


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Mécanique triste



La romancière et vidéaste Valérie Mréjen a filmé les témoignages d'anciens juifs orthodoxes qui, pour des raisons diverses, ont choisi de renoncer à la religion. Son film, dont la sortie s'accompagne de la publication d'un journal de tournage, exprime la malaise d'après la bataille et l'incommunicabilité du quotidien.
De l'embarras, partout de l'embarras. En mai 2002, lors de la parution remarquée de L'Agrume (éd. Allia), Valérie Mréjen déclarait dans L'Humanité : “ Je suis mal à l'aise avec la confession autobiographique, le pathétique ”. En ce sens, l'auteur a depuis pris un risque, en s'oubliant, en mettant en images les confessions de personnes qui ne lui ressemblent pas. Dans Pork and Milk, des hommes, femmes et un couple caché parlent de leur déserrance sociale et - ou parce que - religieuse. Ces existences sont nées bien loin, se sont déployées à des milliers de kilomètres, dans des communautés ultra-religieuses israéliennes, là où la vie est ponctuée de rites et d'interdictions, là où la curiosité n'existe pas, là où les rapports sociaux sont très clairement clivés entre la communauté et le monde laïc.

A l'heure où il est de mode de se pencher sur le renouveau du religieux, Valérie Mréjen a eu la bonne idée de retourner le problème, d'aller interroger ceux qui ont “ quitté la réponse ” pour se tourner vers “ la question ”. Le résultat n'en est que plus absurde : plans fixes, séquences courtes absolument “ mréjeniennes ” durant lesquelles la même histoire triste se répète : où il est question de cette incongruité du désir là où les autres membres de la famille sont volontairement soumis, de cette rébellion qui prend naissance à travers un détail du quotidien (les va-et-vient du voisin laïc en rollers, la lenteur oppressante des discussions parentales, les barreaux aux fenêtres un jour d'été), de cette grande fatigue dont il a fallu se délier.

A l'heure de la confession, pourtant, aucune expression crâne, aucune fierté. Les regards fuient, comme encore honteux d'être mal nés, encore étonnés d'y être passés, comme encore éprouvés d'avoir trahi. De fait, le rythme se fait lent et régulier, mécanique, coordonné aux plans de coupe où des mains inconnues s'activent dans une cuisine industrielle. Chez Valérie Mréjen, les rapports humains sont d'autant plus oppressants qu'ils se sont déjà libérés. Et quand bien même certains de ses sujets sont filmés debout, en marche, et quand bien même certains sourient, tous diffusent cette même inquiétude, cette même impression d'immobilité, de terrassement d'après la bataille. Dans cette série, Pork and Milk - ingénieux et audacieux et délicieux titre - traduit bien cette impossibilité, ce rayon sourd qui les fige dans leur intimité.

Valérie Mréjen est allée jusqu'en Israël pour recueillir ce même malaise qu'elle cherchait à Paris, à travers sa série de petits films (de Bouvet, 1997, à Blue Bar, 2000) où il prenait le pas sur la candeur des formules toutes faites. Le savait-elle seulement en y allant ? En ce sens, si Valérie Mréjen n'est toujours pas une documentariste, elle continue de tenir sa démonstration : dérouler sur grand écran l'expression d'une incommunicabilité diffuse, d'une gêne infinie, une abstraction de l'intime qui collerait froid dans le dos.

Pork and Milk
Un film de Valérie Mréjen
Documentaire de 52 mn ; vidéo
Sortie en salles en France : 29 mars 2006

Sophie Berdah Le 27 March 2006
Sur Fluctuat : - Lire notre annonce du journal du tournage sur Mille feuilles (qui, en plus, vous explique le pourquoi du titre) - Lire notre annonce, dans Ecrans, d'une rencontre avec Valérie Mréjen le 28 mars 2006.

Sur le web : - Une présentation de l'œuvre et de la filmo de Valérie Mréjen par Vincent Dieutre