Profils paysans, chapitre 1 : l'approche de Raymond Depardon


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La patte du documentariste



La caméra tourne au ralenti. Une route de montagne serpente entre les arbres. Ainsi débute le documentaire de Raymond Depardon, Profils paysans. Sillonnant la Lozère, la Haute-Loire ou l'Ardèche, Depardon part à la rencontre de ces "paysans, retraités, célibataires, couples modestes, qui sont trop souvent oubliés". Dans ces vieilles fermes isolées, dans ces hameaux désertés, personne ne se doute que se joue la fin d'une époque, d'un autrefois qui s'étiole dans le ronronnement des pendules.

Ici, une femme voûtée, octogénaire, comme en exil dans son temps, et son voisin ; ils déambulent dans une étable vide. Ailleurs, autre région ; situation identique. Quel avenir se profile à l'horizon ? Certains paysans parlent avec nostalgie d'un temps qui n'est plus. D'autres se taisent, attentifs aux mouvements de la caméra. Personnage omniprésent dans cette fresque de la France profonde : la cuisine. Etrange, me direz-vous. Plus qu'un décor, la cuisine est à la fois cette espace clos de l'intimité, et cet espace ouvert où la caméra s'aventure, où la monotonie des jours est rompue par la visite d'un ami, d'un voisin. Dans ce lieu si commun, et si atypique ici, on voit se dérouler le baroud d'honneur d'un éleveur qui, après d'âpres négociations, cède une de ses bêtes à un marchand de bestiaux. Ou bien encore, le dialogue sans fin, entrecoupé de silences pesants, entre une dame âgée et de jeunes repreneurs sortis d'un lycée agricole. Elle radote ; ils sont un peu excédés. Fossé des générations. Passage de relais aussi.

Une fois la caméra apprivoisée, certains protagonistes se laissent aller à quelques confidences. Beaucoup d'humour. De la tendresse. D'autres, plus méfiants, se drapent dans un silence tout aussi éloquent. Pudeur et réserve. Chaque fois, tout semble calme. Si tranquille. Mais au détour d'un regard, d'un geste, d'une attitude, une faille brusquement se dessine. Ténue, à peine perceptible. Sous ces visages usés et sympathiques, perce la solitude. Depardon donne à voir ce que l'on ne soupçonnerait pas à première vue. Derrière la rudesse, derrière ces sourires fuyants, il capture la peur de l'avenir, le manque d'affection. La porte de ce monde austère que Raymond Depardon entrouvre, vaut bien des trésors. On ne peut qu'apprécier, encore une fois, la patte du documentariste.

Anthony Dufraisse Le 15 July 2008